PAC 164 – L’offensive académique de la Chine Les étudiants africains, ambassadeurs de la diplomatie chinoise

Source: Pixabay

Par Moustafa Benberrah
Passage au crible n° 164

Près de 50 000 Africains font cette année leur rentrée universitaire dans l’Empire du milieu, vingt fois plus qu’il y a dix ans. Selon les chiffres du ministère chinois de l’Éducation, le nombre d’étudiants étrangers en Chine augmente de plus de 35% par an et un étudiant étranger sur dix vient du continent africain. Ce pays se place donc juste derrière la France comme destination préférée de cette catégorie et occupe même la première place concernant les spécialités techniques.
Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique
La Chine a octroyé les premières bourses aux Africains dès les années soixante dans le sillage de la conférence de Bandung. Après son ouverture en 1978, le nombre des étudiants partis poursuivre leurs études dans ce pays augmente progressivement. Cette tendance s’est ensuite accélèrée dès le début du vingt-et-unième siècle. En effet, elle a accompagné le développement considérable de la présence chinoise sur le continent depuis les années deux mille.

Dans le cadre de la politique d’internationalisation de ses entreprises (zouchuqu shengce, going out policy), Pékin renforce sa politique africaine afin d’accroître son pouvoir d’attraction et mobilise pour ce faire plusieurs secteurs (académique, culturel, médiatique, économique). Deux raisons rendent compte de cette évolution. D’une part, les besoins chinois en ressources naturelles nécessaires à la croissance intérieure imposent l’amélioration des relations avec les pays producteurs de matières premières dans un monde pacifié. De plus, les dirigeants chinois veulent contrer l’image négative de leur pays en Afrique relayée à l’étranger. Dans ce contexte, on comprend que l’éducation représente un outil privilégié.

En octobre 2007, le président chinois Hu Jintao a annoncé vouloir doubler le nombre de ressortissants africains dans les universités chinoises. Une politique fondée sur une distribution généreuse de bourses a alors été mise en place. Un financement de 400 euros par mois, l’attribution d’un logement gratuit et la présentation de cours en anglais et en chinois pendant un ou deux ans ont été proposés à cette élite.
En dix ans, le nombre de bourses accordées a ainsi été multiplié par plus de 300. En 2005, la RPC (République populaire de Chine) comptait 2 757 étudiants africains. Cette année, on en recense en revanche près de 50 000. En outre, lors du Focac (Forum de coopération sino-africaine) de 2015, Pékin s’est engagée à fournir 30 000 bourses supplémentaires d’ici à 2018 et leur nombre devrait à l’avenir atteindre plus de 80 000.
Notons toutefois que cette stratégie demeure élitiste dans la mesure où elle concerne principalement les fonctionnaires. Le programme développé par le Mofcom (le ministère chinois du Commerce) lancé depuis deux ans, est réservé en priorité aux employés des secteurs publics africains, ce qui renvoie à environ dix mille personnes.

Cadrage théorique
1. L’entretien de relais d’influence prestigieux. En considérant l’éducation comme l’un des fondements de l’agenda du Forum économique de coopération Chine-Afrique, Pékin aspire à transmettre une série de normes, idées, et valeurs aux élites africaines. Le recours à cette puissance normative vise à la promotion du modèle chinois.
2. La construction d’une attractivité culturelle. Joseph Nye considère que le soft power chinois se rapproche de celui mis en œuvre par les États-Unis. Rappelons qu’il l’a défini comme « la capacité d’un État d’obtenir ce qu’il veut par son attraction plutôt que par la coercition ». Cette vision s’inscrit dans le cadre d’une ambition, celle de la constitution d’une puissance globale, qui serait donc à la fois politique, économique, militaire et culturelle.

Analyse
Le renforcement des relations sino-africaines s’inscrit dans un contexte global de bouleversement des équilibres mondiaux induit par l’essor des BRICS. En effet, la République populaire de Chine veut construire une image institutionnelle fondée sur le développement mutuel, la non-ingérence, l’absence de conditionnalité et le transfert de technologie. Ainsi, met-elle en avant son statut de pays émergent afin de susciter un sentiment de solidarité Sud-Sud.
En 2007, le discours du président Hu Jintao illustre bien cette tendance. En effet, il utilise pour la première fois le concept de « soft power » (软实力, ruan shili) et affirme la nécessité de promouvoir la culture chinoise sur le plan international. Il insiste alors sur les notions de « développement pacifique » (和平发展, heping fazhan) et celle du « monde harmonieux » (和谐世界, hexie shijie) reposant sur l’idée que son pays ne représente pas une menace pour le monde. Dans la continuité de cette doctrine, le comité central du PCC (Parti communiste chinois) approuve en octobre 2010 le plan quinquennal 2011-2015 dont le chapitre 44 entend promouvoir l’exportation de produits culturels et les initiatives des médias chinois à l’étranger. L’objectif affiché visant à « renforcer la compétitivité à l’international et le pouvoir d’influence de la culture chinoise, et améliorer le soft power du pays ».
Parmi les outils diplomatiques mobilisés pour y parvenir, le Focac  (Forum de coopération sino-africaine) occupe une place privilégiée. Créé en octobre 2000 à l’initiative de Pékin, il est présenté comme un établissement « juste et équilibré » devant s’inscrire dans un nouvel ordre international. Réunissant aujourd’hui quarante-neuf pays africains, il met l’accent sur la promotion des activités chinoises sur le continent, notamment à travers la multiplication des contacts directs avec l’Empire du milieu.
À cet égard, la Chine a signé plus de soixante-cinq accords culturels avec ces nations et adopté 150 plans de mise en œuvre. En outre, elle a mis en place l’un des quatre plus grands programmes de formation au monde à destination de l’Afrique, qu’ils aient été développés en Chine ou bien localement. Dans le premier cas, le plan est exécuté par le ministère de l’Éducation au travers de cours donnés dans les universités chinoises avec pour objectif d’aider les participants africains à comprendre l’éducation, la politique, l’économie, l’histoire et la culture chinoises. Soit, il prend la forme d’enseignements techniques développés par le ministère du commerce en lien avec les ministères sectoriels. Dans le domaine de la coopération éducative, dix-neuf facultés chinoises ont établi des collaborations avec vingt-neuf homologues africains dans vingt-trois pays dès 2003. La RPC soutient également l’élaboration de projets de recherche scientifique sino-africains et finance la construction de laboratoires. Enfin, elle accueille des post-doctorants venus d’Afrique.
C’est dire combien les établissements d’études supérieures jouent un rôle central. Citons à titre d’exemple l’université de Tsinghua, symbole du succès de cette « diplomatie douce ». Ces institutions destinées à former les futures élites africaines aspirent à former des ambassadeurs itinérants et des interlocuteurs privilégiés. Une telle opération permettrait de contrer la vision négative qui s’attache trop souvent à la Chine et qui est relayée par certains médias occidentaux.
Cependant, cette politique culturelle apparaît encore limitée. En effet, l’anglais reste la langue la plus parlée en Afrique et les échanges d’étudiants demeurent pour l’heure moins importants qu’avec l’Europe. En outre, il existe régulièrement des accrochages entre autochtones et Chinois. Évoquons ceux de 1988 à Nanjing à la suite d’une rumeur sur le meurtre d’un étudiant chinois qui aurait été perpétré par des Africains. Mentionnons aussi plusieurs incidents qualifiés de racistes comme celui d’une exposition récente organisée par un musée à Hubei. Intitulée « voici l’Afrique », il comparait les Africains à des animaux.
Ces quelques exemples montrent que la compréhension culturelle constitue un chantier en construction et que l’offensive diplomatique de la Chine ne fait que débuter.

Références
Bénazéraf David, « Soft Power chinois en Afrique Renforcer les intérêts de la Chine au nom de l’amitié sino-africaine », IFRI, septembre 2014, disponible sur :
https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/ifri_av71_softpowerchinoisenafrique_benazeraf.pdf
Benberrah Moustafa, « Le Soft Power chinois. L’offensive des médias chinois sur l’Afrique », Chaos international, disponible sur :
http://www.chaos-international.org/pac-163-soft-power-chinois/
https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/ifri_av71_softpowerchinoisenafrique_benazeraf.pdf
Le Belzic Sébastien, « La Chine, nouvelle destination phare des étudiants africains », Lemonde.fr, 18 septembre 2017, disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/09/18/la-chine-nouvelle-destination-phare-des-etudiants-africains_5187402_3212.html
MEIRIK Karen, 2009, « La Chine, populaire auprès des étudiants africains », Consulté le 5 octobre 2017 sur : https://wazaonline.com/fr/archive/la-chine-populaire-aupres-des-etudiants-africains
Nye Joseph, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.

PAC 163 – Le soft power chinois L’offensive des médias chinois sur l’Afrique

Par Moustafa Benberrah
Passage au crible n° 163

Source : Wikipédia

Lors de son discours à Davos, le 17 janvier 2017, le président de la république populaire de Chine (RPC), Xi Jinping s’est prononcé en faveur du libre-échange et a mis l’accent sur la nécessité de créer un monde ouvert et connecté. Dans un cadre marqué par le Brexit et l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, le chef de l’État a expliqué les grandes lignes de sa vision économique. L’événement a bénéficié d’une couverture exceptionnelle des médias chinois, notamment en Afrique, illustrant les efforts menés par ce pays afin de promouvoir son modèle économique et sa nouvelle stature internationale.
Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique
L’implantation des principaux médias chinois en Afrique remonte aux années cinquante. En effet, l’agence de presse Chine Nouvelle (Xinhua) a ouvert au Caire en 1958 son premier bureau sur le continent. Puis, elle a créé un total de seize bureaux entre 1958 et 1965, avant une période de repli pendant la révolution culturelle. Xinhua a ensuite connu une nouvelle expansion à partir de 1978 avec l’ouverture de douze nouveaux locaux. Sa stratégie a tout d’abord été liée à l’exercice de la diplomatie chinoise dans la région et répondait aux besoins en matière de veille et de renseignement. Elle a été progressivement fondée sur une politique commerciale de mise à disposition de dépêches à partir des années quatre-vingt-dix. La relocalisation du bureau régional de Xinhua de Paris à Nairobi en 2006 marqua un tournant symbolique dans la politique africaine des autorités chinoises. À la fin de 2011, Xinhua disposait de trente bureaux, soit vingt-quatre en Afrique subsaharienne et six en Afrique du Nord.
Notons aussi que la première station radio chinoise Radio Chine International (RCI), alors Radio Pékin, a diffusé des émissions sur le continent dès 1956. En 1965, la Chine s’est même trouvée en tête s’agissant du temps de diffusion en Afrique. Après la révolution culturelle, RCI a ouvert des bureaux au Caire (1986), à Harare (1988) et à Nairobi (1987). Elle utilise uniquement les ondes courtes. À la suite de sa refondation en 1993, elle a inauguré en 1998 son site en ligne pour le service anglais, puis l’année suivante, celui du service français. Cette nouvelle offre multimédia vise à fédérer ses audiences africaines par ensemble linguistique. La création en 2011 de la CIBN (China International Broadcasting Network) qui concerne l’audiovisuel numérique vient renforcer cette stratégie. Enfin, à la suite de une multiplication de partenariats avec les radios nationales et locales, elle a commencé à proposer ses programmes sur les ondes FM depuis 2002 en collaboration avec la radio publique Kenyane KBG, puis en 2006, depuis sa propre station à Nairobi, concurrençant ainsi des grands groupes occidentaux (BBC, RFI, RDP Africa). Cet essor important de la radiodiffusion est dû à sa pénétration des différentes couches de sociétés africaines. La radio est en effet le média qui bénéficie du taux d’audience le plus élevé durant les années quatre-vingt-dix à deux mille car il représente souvent le seul moyen d’information pour des zones isolées.

Mais notons que le développement le plus spectaculaire et le plus rapide demeure celui de la télévision. Avec l’adoption d’une politique de développement international dans les années quatre-vingt-dix, le groupe public CCTV (China Central Television) a tout d’abord diffusé des émissions depuis la RPC, puis fourni des programmes aux chaînes africaines à partir des années deux mille. La chaîne s’adressait dans un premier temps principalement en mandarin aux ressortissants d’outre-mer. Par la suite, la version anglophone CCTV-9 a été formellement inaugurée en 2000. Plusieurs filiales en français, espagnol (2007) et en arabe (2009) ont été intégrées à l’offre de diffusion africaine. Citons à titre d’exemple la reprise de certaines émissions de la CCTV-English reprises au Kenya sur la KBC, les échanges de programmes avec le Zimbabwe, ou encore entre CCTV-F et la télévision togolaise. Avec le lancement de la chaîne publique CCTV Africa en 2012, la CCTV produit et émet désormais depuis le continent. Tandis que les principaux médias étrangers réduisent localement le nombre de leurs journalistes, d’importants budgets ont été alloués par le gouvernement chinois dans le cadre de l’internationalisation de la chaîne (création de studios à Londres, Washington et Nairobi). CCTV Africa a recruté près de 70 Kenyans et de 30 Chinois et propose désormais plusieurs émissions telles qu’un hebdomadaire sur les événements de la semaine, Talk Africa, un journal quotidien d’une heure, Africa Live et des portraits de la société civile africaine, Faces of Africa.

Cadrage théorique
1. La centralité d’une perception positive. Robert Jervis remet en question la conception rationnelle des relations internationales en soulignant que la perception erronée (misperception) et les différences subjectives d’appréciation peuvent influencer le processus décisionnel. Dans ce contexte, les médias chinois cherchent à orienter les représentations africaines de la Chine et de l’engagement chinois sur le continent, non pas en présentant directement une image alternative, mais en proposant de nouvelles manières de regarder l’Afrique.
2. La performance d’une diplomatie culturelle. Le concept de Soft Power formulé par Joseph Nye permet de mieux comprendre l’action non-coercitive de l’État chinois. En effet, ce dernier ambitionne de développer aujourd’hui une image positive chez ses partenaires. Pour ce faire, il mobilise une large palette d’outils (académiques, culturels, médiatiques, économiques) qui contribue au renforcement de son pouvoir d’attraction et à la promotion de son modèle de développement.

Analyse
Le concept de Soft Power (软实力, ruan shili) est officiellement invoqué à partir de 2006 lorsque les premières mesures concrètes sont entrées en application. L’implantation africaine des principaux médias chinois (Xinhua, RCI, CCTV) a été considérablement renforcée pendant cette période. La collaboration médiatique entre la république populaire et l’Afrique a été formalisée au cours du troisième Focac (forum de coopération sino-africain) en 2006 après son introduction dans l’article 5 du Plan d’action de Pékin. Nous assistons par conséquent à la mise en place de stratégies globales d’internationalisation propres à la région. Ainsi, les médias proposent-ils une vision différente de l’approche occidentale sur les relations sino-africaines, destinée à construire une représentation positive de la Chine. Joshua Kurlantzick évoque une « charm offensive » chinoise.
Cette coopération demeure multiforme. La Chine a apporté un soutien matériel et technique aux médias africains dès les années soixante avec l’installation d’émetteurs radio ou la fourniture d’équipements de radiodiffusion. En outre, elle a fourni des équipements radio au Lesotho en 2006, rénové le siège du Liberia broadcasting system en 2008, ou encore construit des studios de télévision et installé un réseau de télévision numérique terrestre en Ouganda en 2010. Cette pratique, qui ne peut être séparée des relations économiques, est souvent conditionnée par l’obtention de contrats de télécommunications pour des opérateurs comme Huawei ou Zhong Xing Télécommunication Equipment (ZTE). Cette présence vise à améliorer la connaissance mutuelle par une approche équilibrée et le développement de contacts entre les journalistes chinois et africains, notamment par le biais de formations organisées sous l’égide du Focac. Ces dernières sont souvent liées aux secteurs de collaboration mis en place dans les pays africains tels que le BTP et l’exploitation de ressources naturelles.
De ce fait, la diplomatie culturelle de la Chine opère sous plusieurs formes. Citons à titre d’exemple la diffusion de la culture et de la langue chinoise, les échanges académiques, les stages d’étudiants et de professionnels africains qui jouent par la suite un rôle d’intermédiaire auprès des acteurs chinois.
Dans ce cadre, Pékin promeut un discours articulé autour du principe de la solidarité Sud-Sud, tout en présentant la Chine comme une référence pour les pays en développement. Le déploiement d’outils d’influence est justifié par des impératifs intérieurs (demande énergétique notamment) et par la nécessité de contrer la critique à l’étranger concernant la présence chinoise en Afrique. L’attention portée à la diffusion de sa culture vise à renforcer son attractivité et à développer une image positive de son action. Cette ambition, le directeur du bureau africain de Xinhua, l’exprime en ces termes : « nous devons présenter à notre audience la vraie Afrique, ainsi que les potentiels énormes de la coopération sino-africaine ».

Références
Bénazéraf David, « Soft power chinois en Afrique Renforcer les intérêts de la Chine au nom de l’amitié sino-africaine », IFRI, septembre 2014, disponible sur :
https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/ifri_av71_softpowerchinoisenafrique_benazeraf.pdf
Jervis Robert. Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976.
Morin-Allory Ronan, « La Chine parle aux Africains. L’appareil médiatique de Pékin », Outre-Terre, 4 (30), 2011, pp. 43-71.
Nye Joseph, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.
Yangtze Yan, « Xinhua launches Focusing on African news coverage program », Xinhua, 19 septembre 2006, disponible sur: http://www.xinhuanet.com/english/africa/

PAC 97 – Une contribution privée à la diplomatie israélienne La création du média global i24News

Par Adrien Cherqui

Passage au crible n°97

i24NewsSource: Wikimedia

i24News vient d’être créée. Cette nouvelle chaîne d’information internationale est basée à Tel Aviv. Elle émet en français, anglais et arabe depuis le 17 juillet 2013 à destination de l’Europe, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de la Chine. Elle projette d’atteindre progressivement le marché américain dès 2014.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Les médias globaux représentent des acteurs clefs de la mondialisation. Parmi eux, on distingue un oligopole de chaînes dont les plus connues sont la BBC (British Broadcasting Corporation) fondée en 1922, CNN (Cable News Network) créée en 1980 par Ted Turner et enfin Al Jazeera fondée en 1996 par l’Émir du Qatar, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani. Véritables institutions, elles forment une configuration d’acteurs qui ont su imposer mondialement leurs contenus. France 24 a, quant à elle, été lancée sous l’impulsion du gouvernement français en décembre 2006.

Les chaînes d’information en continu sont apparues dans les années quatre-vingt et i24News s’inscrit pleinement dans cette logique. En effet, elle aspire à restituer l’actualité en provenance d’Israël et « porter la voix de la diversité dans ce pays » selon son Président Frank Melloul, ancien directeur de la stratégie de l’audiovisuel extérieur de la France – regroupant RFI, TV5 et France 24 – et ancien conseiller pour la communication du Premier ministre français, Dominique de Villepin. Ce dirigeant s’est associé à Patrick Drahi, directeur de plusieurs opérateurs câblés dans le monde, principal actionnaire de Numéricable en France, détenteur de Hot en Israël et propriétaire de l’ancienne chaîne télévisée Guysen TV, dédiée à ce pays. Le premier préside i24News, tandis que le second la finance en grande partie. Ce média enregistré au Luxembourg – et qui n’est pas rattaché aux institutions israéliennes – entend proposer une vision alternative et indépendante de l’international. Née d’une volonté d’autonomie audiovisuelle, cette chaîne fournit ainsi un outil médiatique au profit d’Israël.

Cadrage théorique

1. La construction d’un espace public à caractère transnational. Parties prenantes du processus de mondialisation, les médias globaux participent à l’émergence d’un espace public et à l’avènement du village planétaire en intensifiant les rapports sociaux et les interactions entre entités sociales. Par la diffusion et le partage d’informations, ils œuvrent à une reconfiguration des identités politiques et des perceptions que les individus se font du monde.
2. Un renforcement non-étatique du Soft Power des États. Les diffuseurs d’information exercent une emprise plus subtile que ne le permettent de simples produits culturels. En mesure d’opérer une diffusion douce de valeurs et de symboliques, ils contribuent de la sorte au pouvoir d’attraction des États.

Analyse

À l’inverse de France 24, de Russia Today et de CCTV pour la Chine, l’entreprise i24News ne répond pas à une logique de rationalisation de l’audiovisuel extérieur. Ce nouveau média global s’inscrit plutôt dans un marché de l’information hautement compétitif et en constante densification, compétition en termes d’audience, mais également de production de contenus audiovisuels et d’images. i24News prétend forger une identité propre qui la distinguerait de ses homologues et concurrents tels qu’Al Jazeera fortement présente au Moyen-Orient. Par conséquent i24News prend part à la multiplication de diffuseurs internationaux qui caractérisent ces dernières années l’avènement d’une diversité médiatique. C’est dans cette nouvelle configuration que les États tentent – comme producteurs de matrices culturelles – de peser sur la mondialisation des informations.

Selon un sondage réalisé en mai 2013 par les services de BBC World sur l’influence positive qui serait exercée dans le monde par seize pays et l’Union européenne, un panel de 26 000 personnes a classé Israël en quatorzième position, juste devant la Corée du Nord, le Pakistan et l’Iran. Force est donc de constater que ce pays ne bénéficie pas d’une bonne image. L’ambition d’i24News est par conséquent « de connecter Israël au monde, mais aussi de connecter le monde à la société israélienne » afin d’en montrer toute la complexité. Appuyée sur un multilinguisme fondé sur le français, l’anglais et l’arabe, ce nouveau média a fait le choix de l’anglosphere, choix adopté par une écrasante majorité de ses homologues qui lui permet de conquérir une large audience, tant l’anglais a été institué en véritable lingua franca de la mondialisation. La diffusion en arabe correspond, quant à elle, au désir de communiquer des informations alternatives aux voisins d’Israël et de concurrencer Al Jazeera, acteur médiatique dominant dans la région. i24News, qui participe à un espace public au sein duquel se conjuguent schèmes de perception, références et cadres cognitifs, est ainsi en mesure de dispenser une approche spécifique sur le plan mondial. Cette dernière promeut la société israélienne et concourt de facto au rayonnement mondial de l’État hébreu.

i24News participe au développement du soft power d’Israël et contribue d’ores et déjà au prestige du pays. En effet, bien que les autorités israéliennes tardent à autoriser la diffusion de cette chaîne sur leur propre territoire, cette initiative privée s’agrège à la diplomatie israélienne. Cependant, elle constitue un instrument de diplomatie publique sans former, pour autant, un simple prolongement de celle-ci. En fait, cette entreprise comble plutôt le déficit israélien en matière d’audiovisuel mondial. À ce titre, elle apparaît comme une riposte visant à endiguer l’érosion de la puissance étatique dans la mondialisation.

Références

Blet Cyril, Une Voix mondiale pour un État. France 24, Paris, L’Harmattan, 2008. Coll. Chaos International.
Brinkerhoff Jennifer, Digital Diasporas: Identity and Transnational Engagement, Cambridge University Press, 2009.
Chong Alan, Foreign Policy in Global Information Space. Actualizing Soft Power, New York, Palgrave Macmillan, 2007.
Habermas Jürgen, L’Espace public: archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, Paris, 1997.
Keohane Robert, Nye Joseph, “Power and Interdependance in the Information Age”, Foreign Affairs, 77, sept-oct. 1998, pp. 81-94.
Melissen Jan, The New Public Diplomacy: Soft Power in International Relations, New York, Palgrave Macmillan, 2005.
Perez Maxime, “Israël : i24news, la voix de Tel-Aviv ”, Jeune Afrique, 3 mai 2013, disponible à la page : http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2729p054.xml0/
Reed John, “Israel’s Hard News and Soft Power”, Financial Times, 29 août 2013, disponible à la page: http://www.ft.com/cms/s/0/33805a2e-0fd9-11e3-99e0-00144feabdc0.html

The Paradox of Anti-americanism: Reflection on the Shallow Concept of Soft Power

Par Alexandre Bohas

Published in Global Society review

Abstract

This article deals with the seeming paradox of a lasting American power and a global anti-americanism, which brings into question the relevance of the concept of soft power. Indeed, discontent over the current hegemon does not affect the consumption of its goods and the diffusion of its symbols. The contradiction results from the state-centric perspective of traditional scholars which do not shed light on the diverse aspects of American supremacy. In addition, Nye’s notion of soft power does not stress the shaping of foreign societies by non-state actors and thus their important role in American predominance. As a consequence, the concept of soft power will be revised in order to reduce its ‘shallowness’ and highlight the constraining aspect of today’s prominent power.

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PAC 34 – Le Soft Power de l’Union européenne et ses limites La candidature officielle du Monténégro à l’adhésion, 17déc. 2010

Par Klaus-Gerd Giesen

Passage au crible n°34

Source Pixabay

Le 17 décembre 2010, l’Union européenne a accordé au Monténégro le statut officiel de candidat à l’adhésion. C’est à ce jour le seul État à être autorisé par le Conseil européen à rejoindre le groupe composé de la Croatie, de l’Islande, de la Macédoine et de la Turquie, alors que les demandes albanaise et serbe ont été ajournées. Quelques jours après cette décision, le Premier ministre Milo Djukanovic a quitté les fonctions d’État qu’il exerçait quasiment sans interruption depuis 1991.Or, les deux événements sont intimement liés.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Milo Djukanovic a pris les rênes du pouvoir à l’âge de 29 ans, lorsque le Monténégro formait encore l’une des composantes de la Yougoslavie. Avec l’appui de son mentor, Slobodan Milosevic, il a réussi la révolution antibureaucratique au sein de la Ligue des Communistes. Depuis, Djukanovic a constamment régné sur le petit État balkanique, à l’exception d’une seule interruption de seize mois (octobre 2006-février 2008). Ensuite, il a accompli cinq mandats comme chef du gouvernement et deux comme président. Débutant sa carrière politique comme communiste dogmatique, il s’est rapidement converti au nationalisme serbe lors des guerres de sécession qui ont secoué la Yougoslavie durant les années quatre-vingt-dix. Puis, il s’est retourné contre son ancien allié Milosevic avant d’incarner finalement un leadership indépendantiste, concrétisé par la sécession de la Serbie en 2006.

Quant au processus d’élargissement de l’Union européenne au-delà des vingt-sept Etats membres actuels, il semble enrayé depuis les référendums de 2005 sur la constitution européenne et, affaibli plus encore depuis la sévère crise économique de 2008-2009. Une certaine fatigue d’élargissement se fait sentir, la Croatie ne réussissant par exemple toujours pas à finaliser son adhésion. Dans un tel contexte, il apparaît d’autant plus surprenant que le Monténégro parvienne à dépasser la première étape du processus d’adhésion, à savoir le cadre des accords de stabilisation et d’association.

Cadrage théorique

Deux facteurs explicatifs se conjuguent:

1. La maîtrise unilatérale de toutes les étapes du processus d’adhésion par l’Union européenne se révèle un levier efficace de soft power. Il permet à cette dernière d’infléchir la politique intérieure des pays désireux de la rejoindre.
2. Certaines forces endogènes demeurent néanmoins en mesure de résister structurellement à la tutelle de Bruxelles et de s’adapter à la pression.

Analyse

Le statut de candidat officiel à l’adhésion a été accordé au Monténégro en échange de l’abandon par Milo Djukanovic de ses fonctions d’État. Celui-ci, qui jouissait du soutien de son ami Silvio Berlusconi, était devenu au fil des ans une figure embarrassante pour la majeure partie des autres chefs d’État ou de gouvernement ouest-européens. À la tête d’un pays progressivement transformé, sous sa houlette, en structure néo-patrimoniale, il dirigeait aussi un clan que de nombreux observateurs qualifient de mafieux. Par ailleurs, impliqué dans d’innombrables trafics et affaires de corruption, Djukanovic a été jugé infréquentable depuis que la gigantesque contrebande de cigarettes qu’il a cautionnée, voire peut-être supervisée, entre 1995 et 2002 a fait perdre des milliards d’euros de taxes aux États membres de l’Union européenne. Enfin, son régime pourtant élu avec toutes les apparences démocratiques, intimidait régulièrement les médias indépendants. Des juges italiens et allemands s’étaient par exemple intéressés de près à son cas, mais avaient été entravés dans leurs investigations par l’immunité dont il jouissait grâce à son statut de Premier ministre ou président.

Dominant les structures locales de pouvoir, qui sont profondément irriguées par la corruption et l’achat de votes, le départ de Djukanovic – à l’âge de seulement 48 ans – ne pouvait être imposé que de l’extérieur. Soutenue en tout premier lieu par l’Allemagne, la Commission européenne avait donc discrètement fait comprendre que le Monténégro n’accéderait pas au statut de candidat tant que ce dirigeant resterait en place. Sa promesse de départ a ainsi pu conduire à la décision du Conseil européen du 17 décembre 2010.

En fait, Bruxelles exerce des pressions en raison des problèmes rencontrés lors du dernier élargissement, devenu effectif au 1er janvier 2007. En effet, admises au sein de l’UE alors que des réserves avaient été émises sur l’intégrité de leurs systèmes judiciaires, leurs niveaux de corruption et leur volonté gouvernementale de lutter contre le crime organisé, la Bulgarie et la Roumanie font depuis l’objet d’un suivi européen tout à fait inédit. Quatre ans plus tard, il en résulte que les progrès en la matière demeurent insuffisants. Régulièrement tancés par la Commission pour la passivité de leurs élites politiques, les deux nouveaux entrants sont toujours autant gangrenés par la corruption et le crime organisé. Il s’agit là d’un véritable camouflet pour les institutions européennes d’autant plus manifeste que le gel d’importantes subventions à la Bulgarie n’a pas réussi à modifier la donne. C’est la raison pour laquelle la Commission européenne a décidé de changer de stratégie et d’exiger dorénavant un niveau acceptable de lutte contre la corruption et le crime organisé, de préférence en amont de toute négociation d’adhésion, sinon au plus tard au terme de celle-ci. Il en va de la crédibilité d’un projet d’intégration européenne dont le cœur reste le déploiement d’un marché unique pleinement transparent et fonctionnant sans obstacles autres que légaux. La Croatie en subit déjà (tardivement) les frais, entre autres parce que l’ancien Premier ministre Ivo Sanader est depuis le 10 décembre 2010 emprisonné en Autriche après avoir été accusé d’être directement impliqué dans plusieurs affaires de corruption qui secouent la Croatie.

Il reste à savoir si la nouvelle approche de la Commission européenne permettra réellement de favoriser des réformes structurelles. Dans le cas du Monténégro, l’on peut émettre de sérieux doutes car l’ancien Premier ministre Milo Djukanovic ne se retire nullement de la politique et reste à la tête du principal parti gouvernemental DPS qui a succédé à l’ancienne Ligue des Communistes. De ce fait, il continuera à contrôler le gouvernement du nouveau Premier ministre, Igor Luksic, un jeune technocrate âgé de 34 ans. Autant dire que la marge de manœuvre de ce dernier pour moderniser le pays et entamer les négociations d’adhésion semble être des plus étroites. Il faut y voir la preuve que si le soft power de l’Union européenne parvient peut-être à influer sur les événements, il ne réussit pas pour autant à infléchir les structures – en l’occurrence néo-patrimoniales – à l’intérieur des États de sa proche périphérie.

Références

Giesen Klaus-Gerd, « La crise économique et l’érosion de la souveraineté monténégrine », Le Courrier des Balkans, 31 mars 2009, http://balkans.courriers.info/article12586.html
Krifa-Schneider Hadjila (Éd.), L’Élargissement de l’Union européenne, Paris, L’Harmattan, 2007.
Sajdik Martin, Scwarzinger Michael, Europen Union Enlargement, New Brunswick, Transaction Publishers, 2008.
Telo Mario, Europe: A Civilian Power?, Basingstoke, Palgrave/Macmillan, 2007.