Disney. Un capitalisme mondial du rêve 6 avril 2010

Le mardi 6 avril, dans l’amphithéâtre Bachelard de la Sorbonne, s’est tenue la troisième table ronde du Mécano de la scène mondiale.



Autour de l’ouvrage d’Alexandre Bohas, Disney, un capitalisme mondial du rêve, et de son auteur, Chaos International a réuni le Producteur, Auteur du livre La Vingt-cinquième image, René Bonnell, le directeur de la société de production FlachFilm et Vice-Président de l’Association des producteurs de cinéma, Jean-François Lepetit.

La synthèse de la troisième séance du cycle Le Mécano de la scène mondiale organisée autour de l’ouvrage d’Alexandre Bohas, Disney, un capitalisme mondial du rêve

Autour de l’ouvrage d’Alexandre Bohas,
Disney Un capitalisme mondial du rêve, Paris, L’Harmattan, 2010.

Avec
Jean-François Lepetit*, Directeur de la société de production Flachfilm et Vice-Président de la Chambre Syndicale des Producteurs et Exportateurs de Films Français.
René Bonnell**, Producteur et auteur de La Vingt-Cinquième image.
Alexandre Bohas, Chercheur en Économie Politique Internationale.

I. La marginalisation des créations cinématographiques en France
II. Le repli des filières européennes dans la mondialisation culturelle
References

I. La marginalisation des créations cinématographiques en France

1 En 2009, la part de marché des films français serait en baisse par rapport à 2008, passant de 45 à 37%. Que vous inspirent ces derniers résultats ?

D’emblée, Jean-François Lepetit a souligné que les conditions de diffusion se dégradaient pour les productions hexagonales. Tandis que le nombre des œuvres produites demeure élevé, la plupart d’entre elles sont exclues des circuits de distribution dans un contexte de surabondance audiovisuelle. Au bout de quelques jours, elles sont « débarquées » (sic.) des écrans, bien qu’elles rassemblent encore souvent beaucoup de spectateurs. Pour sa part, René Bonnell a renchéri en mentionnant que le nombre de nouvelles sorties se maintenait annuellement entre 220 et 240 films. Il a ensuite mis l’accent sur les faibles budgets dont disposent les professionnels pour parvenir à une production aboutie et une diffusion réussie. Quant à Alexandre Bohas, il est revenu sur la concentration des financements en matière de production, distribution et promotion qui porte sur un nombre réduit de longs métrages, ce qu’il a assimilé au phénomène des blockbusters américains. À cet égard, il a rappelé la faiblesse structurelle des créations nationales dont le cycle de rentabilisation s’effectue uniquement sur le marché français, contrairement à celles d’Hollywood qui bénéficient d’une audience mondiale. Les trois invités se sont finalement accordés pour reconnaître que derrière une part de marché souvent égale à celle détenue par les productions américaines, nombre de films français ne sont cependant pas diffusés en salles lors de leur sortie.

2 Le système de soutien au cinéma français a assuré le maintien d’une filière nationale de création. Quelles sont les menaces qui pèsent sur ces mécanismes d’aide ?

René Bonnell a retracé la genèse de cette politique culturelle appliquée dès 1946 et dont le fondement réside dans un fonds de soutien financé par une taxe prélevée sur toutes les entrées en salles. Provoquant une « épargne forcée », celle-ci est ensuite reversée aux producteurs, ce qui permet à ces derniers de continuer de créer. Ce producteur a également signalé l’importance des financements provenant des chaînes de télévision, en particulier Canal+ dont les préachats concernent plus de 100 films par an. René Bonnell et Jean-François Lepetit ont alors indiqué que le succès de ce dispositif public a fait des émules tant en Europe qu’en Corée du Sud par exemple.

Selon ces deux intervenants, les menaces proviendraient de l’ouverture du compte de soutien à des sociétés non-européennes. Puis, Jean-François Lepetit a analysé la dualisation de la filière alors que René Bonnell a commenté la paupérisation d’une partie du secteur français. Enfin, Alexandre Bohas a tenu a précisé que le dualisme de la profession entre cinéma d’auteur/cinéma commercial était beaucoup moins marqué en Amérique, où les deux milieux entretiennent au contraire des relations étroites.

II. Le repli des filières européennes dans la mondialisation culturelle

1 Plusieurs politiques publiques — telles que MEDIA — ont été poursuivies au plan européen en matière cinématographique. Nous assistons également à l’essor de certains films nationaux en Europe. Peut-on y voir l’édification d’une filière ?

René Bonnell et Jean-François Lepetit ont tous deux contesté l’existence d’une filière européenne qui serait en construction. Le premier a affirmé qu’avec la généralisation des systèmes d’aide, les cinémas nationaux se sont au contraire repliés sur eux-mêmes, mettant ainsi un terme aux coopérations transeuropéennes des années soixante-dix, quatre-vingt. Selon lui, nous assisterions à une juxtaposition de productions sans véritable visée européenne. Alexandre Bohas a, quant à lui, rappelé que les programmes MEDIA et la directive communautaire Télévision Sans Frontières n’ont pas entraîné l’édification d’un centre de création continental, mais plutôt la mise en place d’un grand marché ; les publics ne se reconnaissant pas et ne se projetant pas dans les intrigues et les acteurs non-nationaux et non-américains. Concernant les politiques publiques à poursuivre à l’échelle de l’Union européenne, Jean-François Lepetit et René Bonnell ont évoqué la possibilité d’imposer aux chaînes de télévision des quotas de films européens non-nationaux, ce qui habituerait les audiences aux films européens, et leur ouvrirait des débouchés hors de leur pays d’origine. Toutefois, cette mesure rencontre actuellement de fortes réticences, les professionnels restant dans chaque pays crispés sur leurs avantages nationaux.

2 S’agissant de la diversité culturelle, quelles sont les grandes tendances à l’œuvre dans le secteur cinématographique?

Selon Jean-François Lepetit, la diversité culturelle serait menacée en France. Traditionnellement, les succès de la filière nationale ont toujours été fondés sur une variété de programmes susceptibles de proposer autant de films de divertissement que de longs métrages d’auteur, plus intellectuels et/ou plus ambitieux artistiquement. Or, cette possibilité est aujourd’hui ébranlée par la marginalisation d’un nombre croissant de films. Sur ce point, René Bonnell a rappelé que le centre du cinéma-monde connaissait le succès avant tout grâce à la diversité de ses contenus. D’après lui, tout en produisant pour un marché national, Hollywood serait actuellement le seul espace de production au monde, capable de diffuser dans toutes les sociétés. Ainsi, demeure-t-il plus que jamais essentiel pour le cinéma français de proposer une pluralité de contenus.

* Jean-François Lepetit est Producteur et Vice-Président de la Chambre Syndicale des Producteurs et Exportateurs de Films Français. Il a notamment produit avec sa société Flach Film des succès comme Trois Hommes et un Couffin, Le Grand Chemin, Le Monde selon Bush et dernièrement Le Temps de la kermesse est terminé. Il a aussi participé à Hollywood au remake de Trois Hommes et un Couffin avec la firme Disney.

** Directeur d’Octave Films, René Bonnell a occupé des fonctions importantes au sein de la chaîne cryptée Canal+ et du groupe France Télévisions. Il a également été Secrétaire général de la Chambre Syndicale des Producteurs et Exportateurs de Films Français. En outre, il a écrit plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous mentionnerons, La Vingt-cinquième image. Une économie de l’audiovisuel, livre de référence sur l’économie du cinéma.

References

Ouvrages

Bonnell René, Le Cinéma exploité, Paris, Seuil, 1978.
Bonnell René, Le Droit des auteurs dans le domaine cinématographique : Coûts, recettes et transparence, Paris, CNC, 2008.
Bonnell René, La Vingt-cinquième image : une économie de l’audiovisuel, 4ème éd., Paris, Gallimard, 2006.
Créton Laurent, Économie du cinéma : perspectives stratégiques, Paris, Armand Colin, 2009.
Farchy Joël, Tardif Jean, Les Enjeux de la mondialisation culturelle, Paris, Hors Commerce, 2006.
Forest C., L’Argent du cinéma, Paris, Belin, 2002.
Laroche Josepha, Bohas Alexandre, Canal+ et les majors américaines : une vision désenchantée du cinéma-monde, 2ème éd., Paris, L’Harmattan, 2008.
Mattelart Armand, Diversité culturelle et mondialisation, Paris, La Découverte, 2005.
Miller Toby, Govil Nitin, McMurrin John, Maxwell Richard, Wang Tin, Global Hollywood 2, Londres, British Film Institute, 2005.
Wyatt Justin, High Concept. Movies and Marketing in Hollywood, Austin, University of Texas Austin, 1994.
Internet
CNC (Centre National du Cinéma) : http://www.cnc.fr/
Flach Film : http://www.flachfilm.com/
IMDb (Internet Movie Databasis) : http://www.imdb.com/
UniFrance : http://www.unifrance.org/
MPAA (Motion Picture Association of America) : http://www.mpaa.org/

PAC 18 – L’investissement numérique dans les droits de l’Homme Le refus de la firme transnationale Google face à la censure de la Chine

Par Alexandre Bohas

Passage au crible n°18

source : Pixabay

La Compagnie Google a annoncé en janvier 2010 qu’elle cessait de censurer ses propres contenus comme elle l’avait accepté jusque-là, à la demande du gouvernement chinois. Mais engagée dans une épreuve de force, elle risque à présent de devoir renoncer à ce marché.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Les industries de l’informatique et des télécommunications sont conduites à collaborer avec les pouvoirs publics qui souhaitent obtenir des renseignements sur les agissements illégaux perpétrés sur la toile. Or, contrairement à des concurrents tels que Yahoo !, l’entreprise Google s’est toujours montrée très réticente à livrer de telles informations. Elle a même refusé de coopérer avec le Ministère américain de la Justice concernant des cas de pornographie. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’observateurs ont été surpris que ses dirigeants acceptent en 2006 les restrictions imposées par Pékin. Dernièrement, elle a toutefois décidé de ne plus s’y soumettre.

Il faut savoir que le secteur de l’Internet croît en Chine à un rythme annuel de 40% et rassemble désormais 340 millions d’usagers, au point de devenir le premier marché mondial. En réaction à ce développement exceptionnel, le régime communiste a mis en place – à l’image de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran –, des instruments juridiques et policiers destinés à le contrôler. Pas moins de 30 000 personnes vérifient ainsi l’application des 60 règlements qui composent la législation en la matière ; le dispositif bouclier doré bloquant les sites indésirables depuis 1998. À cet égard, une équipe de chercheurs d’Harvard en a dénombré 18 931 inaccessibles pour raison politique. Par ailleurs, les autorités poursuivent dans ces domaines un protectionnisme dissimulé. En effet, à l’instar d’autres investisseurs étrangers, Google a régulièrement subi des cyber-attaques visant ses systèmes informatiques et a dû faire face à des accusations infondées suivant lesquelles ce moteur de recherche favoriserait la diffusion de contenus pornographiques.

Cadrage théorique

1. La contestation hégémonique du soft power américain. En censurant massivement l’accès et l’expression numériques, le gouvernement chinois souhaite sélectionner les manières de vivre et les représentations collectives que les firmes multinationales diffusent. En l’espèce, ces savoirs engendrent des enjeux de pouvoir dont Joseph Nye a sous-estimé l’étendue en les regroupant sous le terme de soft power. Façonnant les sociétés étrangères, ils restent au contraire à l’origine du pouvoir structurel des États-Unis. Cette dimension culturelle permet d’expliquer les tensions actuelles entre Google et la Chine, contrairement aux théories classiques – d’un Robert Gilpin, John Mearsheimer ou Robert Keohane par exemple – qui limitent leurs analyses aux questions économico-militaires.

2. La pluralisation politico-économique de la sphère internationale. Loin de réduire ce conflit à des relations interétatiques, il convient ainsi d’analyser l’enchevêtrement des affaires du monde dans toute leur complexité : a) dans le cadre des rapports États/firmes tel que l’a initié Susan Strange ; b) en envisageant la pluralisation des activités économiques, culturelles et politiques comme Philip Cerny s’y est employé. Conséquence de la mondialisation, cette dernière mène à l’édification d’une scène mondiale traversée par une diversité croissante d’acteurs aux discours différenciés, voire opposés. On comprend mieux de la sorte que les objectifs de rentabilité et de prédominance commerciale puissent conduire Google à mobiliser l’opinion publique sur des idéaux politiques.

Analyse

Le gouvernement chinois considère l’Internet comme un média dangereux car il fonctionne, à l’échelle mondiale, de manière réticulaire et sans autorité déterminée. Formant un lieu d’expression politique, il s’établit de facto comme un espace public non contrôlé et potentiellement dangereux pour le pouvoir en place. En revanche, comme moyen de communication, il recèle aussi dans le même temps quantités de renseignements sur les opposants au parti communiste. Rappelons cependant qu’en tant que moteur de recherche et fournisseur de services sur la toile, Google fonde son succès commercial sur la confiance que les utilisateurs lui accordent et sur la capacité que la firme détient de leur procurer des informations de tous ordres. Par ailleurs, une culture anglo-saxonne, fondée sur le respect des libertés individuelles, inspire son fonctionnement car chaque individu peut librement communiquer, agir et échanger avec quiconque. Pour les dirigeants, l’appropriation de cet outil par les Chinois pourrait par conséquent susciter des comportements subversifs, propres à développer la libre parole et à déstabiliser le régime. Autant d’éléments qui apparaissent difficilement conciliables avec le caractère autoritaire de la République populaire.

En outre, les actions restrictives des pouvoirs publics mettent en lumière une contestation profonde du système international dominé par les États-Unis. En effet, la RPC (République Populaire de Chine) s’affirme comme un rising challenger (une puissance émergente), pour reprendre l’expression de Robert Gilpin utilisée dans son analyse des conflits hégémoniques. Grâce à sa prospérité, elle se dresse en effet comme un modèle original de développement capitaliste. Alors que Washington célèbre une société libérale de marché, fondée sur la propriété privée et les droits individuels, l’Empire du milieu propose, quant à lui, une organisation sociale très hiérarchisée et autoritaire où l’État occupe un rôle essentiel. Certes, ce dernier s’est adapté à un capitalisme mondialisé, mais il continue néanmoins de rejeter résolument les évolutions socio-politiques de type occidental.

Ce nouvel incident entre le pouvoir central et Google intervient dans une configuration économique où la Compagnie se trouve largement distancée par son concurrent Baidu car avec ses 600 millions de dollars de revenus par an, l’opérateur américain ne détient que 31% des parts de marché. Quant à son rival chinois, il atteint au contraire 63%, développant ses revenus au rythme de 39% par an. Le retard de la firme américaine apparaît donc considérable. Aussi dans un tel contexte, sa décision de ne plus censurer ses contenus lui confère-t-elle à la fois une immense légitimité et un vaste capital médiatique, tout en se dressant en défenseur des internautes et de leurs libertés. À cet acquis symbolique, s’ajoute également un avantage concurrentiel puisque les informations censurées se trouvent uniquement sur son site, ce qui ne manquera pas à l’avenir d’augmenter le recours à son moteur de recherche. Finalement, cette épreuve de force montre combien les droits de l’information et les libertés publiques sont instrumentalisés par un acteur non étatique dans le cadre d’une configuration État-firmes.

Quelle que soit l’issue de ce conflit, les tensions observées apportent d’ores et déjà un démenti aux thèses évolutionnistes – relevant d’une logique de transition démocratique – qui croient percevoir dans l’ouverture de l’économie chinoise un premier pas vers une démocratisation de son régime. Au contraire, la RPC prône un autre modèle sociopolitique que celui de l’Occident, ce qui en fait un réel challenger de la prépondérance américaine.

Références

Gilpin Robert, War and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.
Bohas Alexandre, « The Paradox of Anti-Americanism: Reflection on the Shallow Concept of Soft Power », Global Society, 20 (4), oct. 2006, pp. 395-414.
Cerny Philip G., Rethinking World Politics: A Theory of Transnational Neopluralism, Oxford, Oxford University Press, 2010.
Damm Jens, Thomas Simona (Eds.), Chinese Cyberspaces: Technological Changes and Political Effects, London, Routledge, 2006.
Hughes Christopher, Wacker Gudrun (Eds.), China and the Internet: Politics of the Digital Leap Forward, London, Routledge, 2003.
Nye Joseph, The Powers to lead, Oxford, Oxford University Press, 2008.
Strange Susan, Stopford John, Rival States, Rival Firms: Competition for World Market Shares, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
Zittrain Jonathan, Edelman Benjamin, « Empirical Analysis of Internet Filtering in China, Harvard Law School, 20 March 2003, disponible sur l’adresse internet : http://cyber.law.harvard.edu/filtering/china/

Disney Un capitalisme mondial du rêve

Disney
Alexandre Bohas

Préface de Philip G. Cerny

Comme toutes les majors hollywoodiennes, la firme Disney est fréquemment accusée de dégrader le septième art, d’aliéner les publics et de produire un cinéma standardisé.

Cet ouvrage analyse au contraire le fondement artistique de sa domination mondiale. Il montre en particulier comment sa prépondérance culturelle contribue à l’émergence d’une civilisation mondiale des loisirs. Mais si Disney a su façonner un univers narratif et concevoir un label reconnu de tous, son pouvoir n’en reste pas moins vulnérable. En effet, l’appropriation de sa culture par le public n’est jamais définitivement acquise. À cette fragilité, s’ajoute une compétition commerciale plus âpre que par le passé. Ainsi, cette entreprise est-elle aujourd’hui confrontée à un double défi : satisfaire un impératif de renouvellement créatif tout en se développant dans la logique d’une finance mondialisée.

Alexandre Bohas est diplômé de l’IEP de Bordeaux et docteur en science politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Spécialiste d’Économie Politique Internationale, il enseigne les relations internationales à l’Université depuis plusieurs années. Ses recherches portent particulièrement sur la mondialisation culturelle et la puissance américaine. Il a notamment publié avec Josepha Laroche, un ouvrage intitulé Canal+ et les majors américaines. Une vision désenchantée du cinéma-monde.

Philip G. Cerny est professeur d’économie politique internationale au Département de science politique de la Rutgers University-Newark (États-Unis) depuis 2004 après avoir enseigné de nombreuses années dans les universités de Manchester, York et Leeds. Il est en particulier l’auteur de Rethinking World Politics, A Theory of Transnational Neopluralism (2009).

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PAC 5 – Coup de force numérique, domination symbolique Google et la commercialisation d’ouvrages numérisés

Par Alexandre Bohas

Passage au crible n°5

Source : Pixabay

Basée à Mountain View en Californie, la firme Google a imposé en quelques années la suprématie de son moteur de recherche sur l’Internet. Se lançant il y a cinq ans dans la numérisation massive d’ouvrages, elle a annoncé en octobre 2009 qu’elle entendait désormais les commercialiser avec l’appui de 30 000 éditeurs.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

En décembre 2004, le lancement de Google Edition a déclenché bien des controverses dans les milieux internationaux de la culture. Avec la collaboration d’universités occidentales, l’entreprise a numérisé tous azimuts pas moins de 10 millions de volumes, dont seuls 1,8 million relevaient du domaine public. Cette approche mercantile de la propriété intellectuelle a provoqué de vives oppositions en Amérique du Nord, en Europe et en Chine.

Cadrage théorique

1. La structure des savoirs. Google Edition suscite nombre de questions quant à la marchandisation, la monopolisation et la hiérarchisation des œuvres littéraires qui se rattachent à la catégorie de ce qu’il est convenu d’appeler les biens publics mondiaux. S’inscrivant au cœur de la « structure des savoirs » – pour reprendre le concept de Susan Strange – l’activité de cet acteur non-étatique porte sur les vecteurs et les processus d’acquisition des connaissances qui orientent de manière continue les préférences, perceptions, opinions et comportements collectifs. Ainsi, toute emprise potentielle sur leur genèse constitue-t-elle un enjeu fondamental dans la structuration de la scène internationale, au même titre que les questions de sécurité ou bien de production. Or, en matière de littérature virtuelle, Google a d’ores et déjà réalisé une percée sans égale. En maîtrisant par ailleurs ses moyens de diffusion, la société californienne contribue à conforter la prépondérance américaine.

2. Le principe de la diversité culturelle. Cette situation asymétrique a soulevé de nombreuses réactions, principalement fédérées par l’ancien directeur de la Bibliothèque Nationale de France, Jean-Noël Jeanneney. Elles en appellent toutes à la diversité culturelle, principe déjà mobilisé lors des négociations sur le libre-échange régissant le secteur cinématographique. Ces partisans du pluralisme culturel estiment que – pas plus que les films – les livres ne doivent être soumis aux lois du marché. En effet, selon eux, ils ne constituent pas des marchandises comme les autres. Au contraire, ces biens culturels devraient faire l’objet d’un régime dérogatoire au droit commun qui permette la sauvegarde des moins compétitifs.

Analyse

Représentant environ 2 millions de livres, cette offre concurrente de l’édition traditionnelle remet en cause l’autonomie culturelle des États. Elle témoigne en outre de l’avancée technologique et de la puissance financière de Google.

Souhaitant se maintenir à la tête des moteurs de recherche, la compagnie a placé le monde des lettres devant le fait accompli, en proposant des extraits de livres en accès libre. Bien qu’elle accepte sur demande de les retirer des référencements, elle a obtenu – au terme de longues négociations menées avec les représentants du secteur – la commercialisation de plusieurs millions d’ouvrages encore sous droits d’auteur. Tout lecteur pourra par conséquent bientôt acquérir une licence dont les revenus seront partagés à hauteur de 37% pour Google et de 63% pour les ayants droit.

En tant que first-mover, elle a été la première à constituer une masse critique susceptible de dissuader de possibles concurrents – tels que Microsoft – de se lancer dans ce nouveau créneau. D’autant plus que cet improbable compétiteur devra obtenir à l’avenir l’approbation de chaque partie pour procéder à la digitalisation, ainsi que le tribunal américain du District Sud de New York en a décidé dans son jugement rendu le 28 octobre 2009. À l’étranger, certaines maisons d’édition qui souhaitent pouvoir bénéficier d’une plus grande visibilité sur Internet – telles que Vrin ou L’Harmattan en France – ont déjà accepté de faire figurer sur ce dispositif de larges passages de leurs collections.

Google est donc devenu incontournable sur le Web, concurrençant Amazon, premier libraire numérique. S’appropriant purement et simplement les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, Google a constitué très rapidement une bibliothèque virtuelle. Autant dire que par des investissements colossaux et une pénétration agressive des milieux littéraires, cette compagnie s’est taillé une place centrale au plan mondial. Celle-ci lui garantit la fréquentation de nombreux lecteurs, tout en lui assurant des niches publicitaires, lui procurant des revenus qui s’ajoutent aux sommes perçues au titre des futures licences. Notons cependant que cette librairie se présente davantage comme un vaste dédale de feuillets scannés et rangés, selon une logique marchande, que comme un ensemble de connaissances ordonnées en fonction de principes cognitifs et didactiques.

En revanche, les entreprises de numérisation alternatives – qui disposent de moyens modestes – en sont réduites à rechercher auprès de Google un soutien technologique et financier. Quant aux projets Europeana et Gallica, qui regroupent au total 4 millions de documents en 26 langues, ils restent pour l’heure à l’état de simples prototypes. Tout ceci souligne la vulnérabilité des acteurs de la diversité culturelle dans ce domaine. En effet, bien que les Européens s’accordent sur la nécessité de constituer un patrimoine digital au fonctionnement indépendant, ils demeurent actuellement confrontés à un dilemme en raison de leur manque de réactivité. Soit, ils sont condamnés à la marginalité sur la toile ; soit, ils se soumettent aux lois commerciales imposées par Google. Autrement dit, Google Edition ne représente pas seulement l’offensive réussie d’un opérateur privé à l’activité transnationale, mais constitue aussi l’un des vecteurs de la prépondérance américaine.

Retenons avant tout qu’en choisissant certains ouvrages, Google façonne progressivement l’acte même de lecture et plus encore les lecteurs à travers leurs savoirs pratiques. La marchandisation des contenus, qu’elle offre sur de multiples supports, participe par exemple à la transformation même de la lecture, la rendant plus segmentée, parcellaire et discontinue. En outre, comme les opérations de digitalisation sont poursuivies – surtout aux États-Unis – en étroite collaboration avec les universités, elles favorisent également une vision du monde bien spécifique. Cette dernière transparaît notamment dans la hiérarchisation des références, leur classement et leur ordre d’apparition. Mais elle consacre plus encore, l’usage dominant de la langue anglaise, à raison de la moitié des référencements. Enfin, dans la mesure où les algorithmes de Google retiennent en priorité le nombre de liens et le critère de notoriété, cette logique a pour effet de privilégier systématiquement les premières œuvres numérisées.

On pourrait croire que le processus de numérisation en cours, auquel se livre Google, consiste uniquement en une modernisation des modes de traitement de l’information. Mais en fait, ce coup de force numérique renforce en premier lieu la domination symbolique des États-Unis. Par conséquent, il faut bien comprendre que la nouvelle République mondiale des Lettres, que Robert Darnton voit se profiler, sera structurellement américaine, n’en déplaise aux tenants du déclin de la superpuissance.

Références

Chartier Roger, « L’avenir numérique du livre », Le Monde, 26 oct. 2009, p. 20.
Darnton Robert, « Google & the Future of Books », The New York Review of Books, 12-20 Feb. 2009, pp. 9-11.
Jeanneney Jean-Noël, Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, 2ème éd, Paris, Mille et une nuit, 2006.
Mattelart Armand, Diversité culturelle et mondialisation, Paris, La Découverte, 2007. Coll. Repères.
Strange Susan, States and Markets An Introduction to International Political Economy, 2ème éd., Londres, Pinter, 1994.