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PAC 70 – Une crise glocalisée La dénonciation de la situation alimentaire au Yémen

Par Armand Suicmez

Passage au crible n°70

Pixabay, Yémen

Le 23 mai 2012, sept ONG ont publié un communiqué de presse informant de la famine qui sévit actuellement au Yémen. Dans un contexte de guerre civile et de déplacements massifs de populations, près de la moitié des habitants est concernée par cette crise, dont une grande majorité d’enfants. Dans ce cadre, l’aide d’urgence est jugée insuffisante par les acteurs du développement.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Issu, en 1990, de l’unification des deux Républiques – arabe au nord et démocratique populaire au sud, idéologiquement marxiste –, le Yémen, qui est situé au sud ouest de la péninsule arabique, reste confronté à d’importants troubles entre les anciennes parties, méridionale et septentrionale. Pourtant, la découverte de gisements pétrolifères et gaziers à la fin de années quatre-vingt laissait présager une embellie de l’économie, même si l’État n’est ni membre de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), ni de l’OPAEP (Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole). Cependant, si l’exportation des matières premières énergétiques représente aujourd’hui 70% du PIB, le manque d’infrastructures ne permet pas une exploitation efficace.

En 2007-2008, la flambée de la valeur des produits agricoles a entraîné de nombreuses crises dans les régions les plus pauvres du monde, mais aussi parmi les pays industrialisés. Cette situation qui est due à la diminution des terres arables – principalement en Asie, à l’urbanisation massive et aux besoins croissants des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud) a alors incité le Chicago Board of Trade et d’autres arènes financières à spéculer sur des denrées de base comme les céréales et les produits laitiers.

Le Yémen avec une PPA (Parité Pouvoir d’Achat) de 2 500 dollars par habitant et par an, est classé par l’ONU au 173e rang mondial en termes de développement humain. La volatilité de plus de 70% des prix relatif aux denrées de base oblige désormais les Yéménites à dépenser près de 80% de leur salaire journalier pour s’alimenter dans une zone déjà considérée comme l’une des plus pauvres du monde.

Sur un territoire où 43% des habitants ont moins de 15 ans, les principales victimes restent les enfants que « les mères retirent de l’école pour aller mendier dans la rue ». Les ONG Oxfam, Save the Children et Care dénoncent la situation absurde dans laquelle se trouve le Yémen car de la nourriture demeure disponible sur les marchés locaux. Or, du fait d’une cotation trop élevée, la moitié de la population ne dispose pas de suffisamment d’argent pour s’alimenter.

Les conflits et/ou alliances entre indépendantistes, tribus et AQPA (Al-Qaïda pour la Péninsule Arabique) forcent, par ailleurs, des civils à des déplacements massifs, si bien que près de 500 000 personnes vivent dorénavant en exode. D’après le HCR (Haut Commissariat pour les Réfugiés), la multiplication des camps de réfugiés a pour effet d’aggraver la pauvreté des Yéménites et d’accroître considérablement la violence. Les acteurs présents sur le terrain dénoncent notamment le manque de moyens, surtout lorsque l’on sait que sur les 447 millions de dollars demandés par les Nations Unies pour assurer une aide humanitaire, seuls 43% du montant sont parvenus en dons.

Cadrage théorique

1. La spéculation sur les denrées alimentaires. Souvent associées aux transactions monétaires, des bulles se forment autour des biens consommables, ce qui provoque une hausse des prix. Des placements à risques, opérés au sein des principales arènes financières, entraînent alors une raréfaction des produits et l’aggravation des famines dans des États en développement.
2. L’émergence d’un régionalisme islamique. Face à l’endiguement des pays occidentaux, la construction d’une communauté islamique, comme alternative à la domination du Nord, se trouve confortée. Cependant, dans cette zone hétérogène, le leadership de ce référent symbolique est disputé entre des pays émergents et des puissances régionales plus classiques.

Analyse

Dès 2007, une crise alimentaire d’envergure mondiale frappe à la fois les nations industrialisées et des PMA (pays moins avancés) comme le Yémen. Des causes structurelles, dues à des transformations sociétales, expliquent l’augmentation de la demande et une diminution simultanée de l’offre. Ces effets sont aggravés par l’action des financiers qui y voit une nouvelle fenêtre d’opportunités. Cette mutation conduit à une élévation de la rente versée aux actionnaires.

Auparavant, l’achat à terme (titres papiers) et le stockage des produits de base, ont engendré une flambée des valeurs qui a fait passer le blé de 145 à 230 dollars la tonne. Le gonflement des tarifs semble dès lors d’autant plus difficile à supporter, dans des régions où les faibles revenus obligent les habitants à consacrer la totalité de leur salaire quotidien à la consommation. Ce constat est établi par les ONG qui assurent la veille informationnelle sur le terrain. D’après elles, une telle volatilité paraît clairement artificielle car les produits ne sont pas si rares. En revanche, leurs tarifs demeurent en inadéquation avec les ressources de la population.

Ce mixing micro-macro des acteurs en présence, montre une conjoncture totalement globalisée. En effet, des décisions prises au sein des instances de la finance mondiale induisent une incidence directe sur les villages yéménites les plus isolés. Or, ces dommages collatéraux sont imputés par les courants islamistes aux défaillances du système occidental, ce dernier étant largement désavoué au profit du modèle alternatif qu’ils cherchent à promouvoir. Ce changement de leadership mobilise dès lors deux paramètres capitaux. D’une part, il renvoie au pacte sur les traditions islamiques et relève d’autre part de l’aide au développement. S’agissant du cas yéménite, l’Arabie Saoudite mobilise ces deux leviers dans le but de s’imposer sur ce territoire. À titre d’exemple, rappelons que de récentes discussions onusiennes se sont tenues pour lever des fonds et endiguer ainsi la crise humanitaire sévissant au Yémen. Or, sur les quatre milliards de dollars débloqués, 3,25 milliards l’ont été par l’Arabie Saoudite, contre seulement 200 millions alloués par l’Union Européenne.

Finalement, cette situation témoigne de l’interdépendance complexe existant entre des données religieuses, sociétales et économiques. Il est clair que le Yémen, où vivent 55% de sunnites et 45% de chiites, représente désormais un enjeu de domination pour les puissances régionales. Parmi elles, l’Arabie Saoudite – hegemon traditionnel – tente de s’octroyer un rôle qui lui est contesté par la Turquie, déjà très implantée dans cette partie du monde.

Références

Le Monde.fr, Le Yémen touché par une grave crise alimentaire, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/05/23/le-yemen-touche-par-une-grave-crise-alimentaire_1705873_3218.html, dernière consultation : le 11 juin 2012.
Oxfam, Yemen on Brink of Hunger Catastrophe Aid Agencies Warn, http://www.oxfam.org.uk/media-centre/press-releases/2012/05/yemen-on-brink-of-hunger-catastrophe-aid-agencies-warn, dernière consultation : 12 juin 2012.
Ravignan Antoine de, « Agriculture : pourquoi ça flambe ? », Alternatives Économiques, (305), sept.2009, p.52.
Piromallo-Gambaderlla Agata, « La communauté entre nostalgie et utopie », Sociétés, (87), janv. 2005, pp. 65-73.
Hibou Béatrice, « Le réformisme, grand récit politique de la Tunisie contemporaine », Revue d’histoire moderne et contemporaine, (56), mai 2009, pp. 14-39.
Rosenau James N., Turbulence in World Politics: a Theory of Change and Continuity, Princeton, Princeton University Press, 1990.