Jan 29, 2018 | Industries culturelles, Passage au crible
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n° 174
Disney qui connaît une période de succès cinématographiques et financiers sans précédent vient d’acquérir la Fox, une transaction le plus souvent saluée comme l’ultime triomphe de l’entreprise. Cependant, cette acquisition revêt un caractère défensif qui révèle la crise dans laquelle se trouvent les majors hollywoodiennes face à l’essor des opérateurs de l’internet.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Après des rumeurs de pourparlers entre les deux parties révélées au mois de novembre 2017 par le site d’information CNBC, la compagnie Walt Disney annonce, le 14 décembre, avoir conclu un accord de rachat avec le groupe 21st Century Fox. Issu de la scission avec la News Corporation en juin 2013, celui-ci rassemble l’ensemble des actifs audiovisuels détenus par le magnat Rupert Murdoch, dont la major 20th Century Fox avec ses studios et ses univers narratifs, les réseaux de diffusion mondiale et le network américain, Fox. Alors que ce dernier serait exclu de la transaction, le reste du groupe serait acquis pour un montant de 66 milliards de dollars dont 14 seraient destinés à rembourser sa dette. Dès la conférence de presse officialisant le rapprochement, de nombreuses synergies ont été annoncées. Estimées à 2,5 milliards de dollars, elles devraient concerner la production et la distribution tant cinématographiques que télévisuelles. Notons que cette prise de contrôle ne sera pas définitive avant l’accord de l’administration américaine qui devrait se produire au début de l’année 2019.
La firme ainsi rachetée a dernièrement connu des scandales en matière de harcèlement sexuel ainsi que des contre-performances audiovisuelles. En effet, ses deux figures emblématiques, Bill O’Reilly et Roger Ailes, ont été acculées à la démission après des plaintes les visant. Par ailleurs, ses productions de cinéma ne s’avèrent plus aussi rentables que par le passé, tandis que le nombre des abonnements à ses offres de services par satellite stagne. Soulignons en particulier que les chaînes spécialisées dans les événements sportifs, auparavant sources majeures de revenus, n’attirent plus autant les téléspectateurs.
Par ce tour de force, Disney acquiert tant la prestigieuse major 20th Century Fox et ses nombreux labels, comme Fox Searchlight et Fox 2000, que de puissants réseaux de télévision par satellite asiatiques et européens, notamment Sky et Star. Elle étoffe également son catalogue d’univers narratifs avec Avatar, les X-Men, l’Age de Glace et les Sympsons, qui serviront à de nouveaux épisodes cinématographiques. Ce faisant, elle poursuit une stratégie de croissance externe. Elle devient aussi majoritaire dans le capital de la plateforme de streaming vidéo, Hulu, qui compte déjà 35 millions d’abonnés, ce qui conforte son PDG, Robert Iger, dans sa volonté de développer sa propre plateforme internet de vidéo en streaming pour contrer la position hégémonique de Netflix et d’Amazon dans le domaine.
Cadrage théorique
1. Une confrontation entre économies-mondes. Fernand Braudel désignait par ce dernier concept des territoires déterminés et hiérarchisés, de manière transnationale, autour de centres qui dominent des périphéries. La reconfiguration résultant du processus de mondialisation abat les frontières entre secteurs, ce qui multiplie les rivalités entre pôles mondiaux ; en l’occurrence, dans le cas présent, Hollywood et la Silicon Valley.
2. L’essor des plateformes numériques dans les industries culturelles. Ce que d’aucuns désignent par le terme d’uberisation de l’économie renvoie au succès de sites internet qui mettent en lien, de manière instantanée, efficace et pratique, une offre à une demande (Van Alstyne, Parker, Choudary ; PAC 153). En l’espèce, dans le domaine des biens culturels, de nombreux opérateurs, tels que Netflix, proposent un modèle économique plus attractif et créateur de valeur que celui des diffuseurs traditionnels.
Analyse
Ce rachat de la Fox par Disney intervient dans un contexte de crise des majors d’Hollywood. En effet, leurs taux de rentabilité baissent à la suite d’effets ciseaux provenant de l’augmentation des coûts de production et de la baisse des ventes.
D’une part, les montants investis dans les films ont dramatiquement augmenté ces dernières années, passant de 80 millions de dollars en moyenne dans les années 2000 à plus de 150 aujourd’hui, sans compter les dépenses engagées pour leur promotion et leur diffusion. Délaissant les longs métrages à budgets modérés, les majors se sont concentrées sur les films à succès destinés aux familles, appelés blockbusters ou tentpoles. Disney s’avère emblématique de cette spécialisation, détenant de nombreux univers narratifs comme ceux de Pixar, de Marvel et de Star Wars.
D’autre part, les spectateurs se détournent des supports vidéo, de la télévision traditionnelle, et des multiplexes pour se diriger vers la vidéo en streaming, ce qui réduit d’autant les sources de revenus et de rentabilité des majors. À titre d’exemple, les divisions home entertainment des majors, en charge des supports vidéo, ont vu leurs ventes divisées par deux en dix ans, alors qu’elles constituaient une manne essentielle pour leurs résultats. Les internautes se sont habitués à visionner des contenus gratuits, ce qui constitue un défi, notamment pour les programmes spécialisés dans le sport. À cet égard, la chaîne de Disney ESPN connaît une baisse du nombre de ses abonnements. Pour ce qui concerne les offres de vidéo en streaming par internet – segment en croissance, rentable et offrant un accès direct vers les spectateurs – les majors hollywoodiennes se trouvent distancées par les opérateurs de l’internet, notamment par Netflix avec 100 millions d’abonnés et Amazon avec plus de 80. Les plateformes des majors telles que Hulu et HBO en totalisent moins de 50. Notons qu’Hollywood se trouve, une fois de plus, en retard sur les grandes évolutions du secteur de l’information et des télécommunications comme lors de l’émergence de la télévision, de la cassette vidéo et de l’internet durant les années 2000.
Dans ce contexte de transformation de la consommation audiovisuelle et d’arrivée de nouveaux rivaux, les majors hollywoodiennes risquent de se trouver à la merci de quelques startups de la Silicon Valley, qui leur échappent, les mettent en concurrence et se lancent dans des productions audiovisuelles de séries télévisées et de cinéma. Ainsi, la concentration d’Hollywood vise-t-elle à renforcer le pouvoir de négociation du nouveau conglomérat audiovisuel à l’égard de ses clients, mais aussi à contrer la prédominance des opérateurs de l’internet en matière de contenus audiovisuels.
En somme, cette prise de contrôle de Disney sur la 20th Century Fox constitue avant tout une action défensive traduisant la vulnérabilité des majors face à l’essor de la sphère numérique. Comme Uber dans les services de transport individuels et Airbnb dans l’industrie hôtelière, les plateformes de diffusion vidéo introduisent une rupture radicale dans les secteurs de l’audiovisuel.
Références
Bohas Alexandre, « Uber ou l’irrésistible ascension mondiale des firmes numériques », Passage au crible, (153).
Braudel Fernand, La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985.
Faughnder Ryan, NgContact David, « Disney’s Deal to Buy Fox Studio Could Bring Substantial Layoffs”, Analysts Say », Los Angeles Times, 14 December 2017.
Van Alstyne Marshall W., Parker Geoffrey G., Choudary Sangeet Paul, « Pipelines, Platforms, and the New Rules of Strategy », Harvard Business Review, April 2016.
Déc 29, 2017 | Droits de l'homme, Mondialisation, Passage au crible
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n° 171

Source: Pixabay
À l’automne 2017, les révélations portant sur les agissements criminels d’Harvey Weinstein à l’égard des femmes, ont provoqué une indignation et une mobilisation sans précédent à l’échelle mondiale. Cette lutte contre le harcèlement sexuel témoigne de l’existence de dynamiques transnationales qui annoncent des changements sociaux de fond.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
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Rappel historique
Le 5 octobre 2017, deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor et Megan Twohey, ont publié une enquête qui a mis en lumière le comportement inapproprié du producteur hollywoodien, Harvey Weinstein, envers ses employées et certaines actrices de ses films. Ces informations se fondaient en particulier sur les déclarations de plusieurs de ces femmes parmi lesquelles se trouvaient deux stars, Ashley Judd et Rose Mcgowan. Après cette publication, les témoignages se sont multipliés sur les pratiques immorales et abjectes que cette figure d’Hollywood aurait fait subir à de nombreuses femmes, révélant ainsi des abus perpétrés depuis plusieurs décennies. Au total, quatre-vingt-dix personnes se sont dites victimes, dont quatorze invoquant des viols. Parmi elles, on note des vedettes mondialement connues, telles qu’Angelina Jolie et Gwyneth Paltrow.
Ces divulgations ont suscité un émoi planétaire qui a encouragé des milliers de femmes, connues ou non – et ayant subi les mêmes outrages – à sortir également de leur silence. À cet égard, les réseaux sociaux ont pleinement joué un rôle de caisse de résonance. En effet, en quelques semaines, des centaines de milliers de messages relatant des cas similaires ont été publiés dans quatre-vingt-cinq pays, sous les mots-clés suivants : « #Metoo », « balanceTonPorc » en France, « #QuellaVoltaChe » et « #YoTambién » dans les pays hispanophones. Dans ce cas d’espèce, c’est la méthode d’humiliation et de dénonciation (shaming and naming) ayant déjà démontré son efficacité depuis plusieurs années, qui a été mise en œuvre à l’échelle mondiale. Des dizaines d’artistes tels que Kevin Spacey, d’universitaires comme Tariq Ramadan et d’hommes politiques – tels que l’ancien Président George H.W. Bush – ont été accusés publiquement. Au Royaume-Uni, l’ensemble de la classe politique a été frappé : de nombreux parlementaires et des ministres ont été directement mis en cause. Dans le gouvernement de Theresa May, Michael Fallon a été acculé en novembre dernier à la démission en raison des allégations portées à son encontre. L’onde de choc a même atteint des pays non occidentaux comme la Chine, le Japon ou bien encore la Russie.
À la suite de ces messages en ligne, des manifestations à l’appel de collectifs, ont été organisées aux États-Unis et en Europe. En outre, des projets de loi sont en cours d’élaboration afin de pouvoir engager plus facilement des recours contre les harceleurs et de durcir les peines relatives aux actes incriminés. Enfin, notons qu’une hausse des plaintes pour violences sexuelles a d’ores et déjà été enregistrée depuis ces événements.
Cadrage théorique
1. La prépondérance américaine dans la sphère des savoirs. Le processus de mondialisation provoque l’enchevêtrement des économies, mais aussi celui des cultures nationales, au profit des États-Unis d’Amérique qui y occupent une place dominante. De ce fait, ses courants d’opinion et ses modes de pensée induisent des dynamiques de transformations transnationales dans la structure des savoirs. Ces modifications déterminent ce que les individus croient et prennent pour acquis. Ainsi, une part fondamentale du pouvoir structurel des États-Unis provient-elle de ce façonnement d’ordre culturel (Strange).
2. La puissance du star-system mondial. Au cours des XIXe et XXe siècles, la figure de l’écrivain-intellectuel universel s’est imposée dans les débats publics. Mais aujourd’hui, lui succède celle de la star détentrice d’un rayonnement international. En effet, le charisme, que permet la participation à des créations audiovisuelles au succès planétaire, lui confère un capital symbolique propre à mobiliser les opinions publiques. Par leur célébrité, les stars se révèlent alors en mesure de faire inscrire certaines de leurs priorités à l’agenda politique de la scène mondiale.
Analyse
Rappelons que monde audiovisuel a connu de nombreuses affaires de mœurs qui ont déjà fait la une de l’actualité, comme celles des deux figures de la chaîne Fox news, Roger Ailes et Bill O’Reilly et celle de l’acteur à succès, Bill Cosby. Néanmoins, les révélations actuelles, amplifiées par les réseaux sociaux, revêtent un retentissement nouveau dû à l’émancipation de femmes-victimes qui restaient auparavant silencieuses. Sur ces sujets, nous avons assisté ces derniers mois à des ruptures profondes, d’ordre culturel. La honte qui envahissait les femmes abusées et les réduisait autrefois au silence, s’est reportée désormais sur leurs agresseurs. Les victimes, célèbres ou anonymes, sont à présent appelées des « briseuses de silence » et considérées comme des héroïnes. En l’espèce, elles ont été désignées comme « personnalités de l’année 2017 » par le magazine Time. Autrement dit, ce que les organisations féministes appellent la « culture machiste » semble avoir reculé. Nous pouvons souligner à ce propos que ce renversement s’est accompli également dans des pays comme la France ou l’Espagne, où un certain laxisme envers ces outrages prévalait jusqu’à ce jour.
Il importe surtout d’indiquer que le nombre et la notoriété des victimes ont mené à la constitution d’une parole collective qui s’est largement déployée à l’échelle transnationale. Cette nouvelle donne pourrait imposer cette thématique à l’agenda des gouvernements et faciliter dans le même temps les pressions sur les institutions politiques et les entreprises. Mentionnons en l’occurrence le rôle précurseur en juin 2017 de Susan Fowler qui – grâce à son blog et au récit de son expérience au sein de la firme Uber – a contraint à la démission le dirigeant emblématique de la Silicon Valley, Travis Kalanick.
Ce mouvement en faveur de la cause féminine tient à une organisation spécifique, caractéristique de tous les faits médiatiques d’envergure ; l’échelle transnationale offrant une visibilité cruciale et une capacité d’influence accrue. À l’instar des grandes organisations non-gouvernementales, cette campagne emprunte des formes réticulaires grâce auxquelles il apparaît plus aisé de capter l’attention des opinions publiques. Il s’agit de créer le buzz et de susciter une communication virale, pour reprendre les expressions des communicants. En fait, son ampleur tient davantage à une mobilisation de type individuel, désinstitutionnalisée et en ligne plutôt qu’aux interventions traditionnelles et routinisées des organisations féministes. En outre, son caractère américano-centré est dû avant tout à la prépondérance des acteurs non-étatiques organisés en réseau et non à une prétendue stratégie du gouvernement américain. Comment ne pas voir que les moyens de diffusion utilisés proviennent de ce pays ; les méthodes employées comme le boycott, le naming and shaming et le rôle clé joué par les stars hollywoodiennes se retrouvent dans toute l’histoire récente des États-Unis ?
En somme, l’affaire Weinstein révèle une nouvelle dimension d’un monde transnational dont l’émergence est souvent perçue à juste titre comme une brutalisation sociale (Laroche). Dès lors, peut-on discerner une dimension émancipatrice dans les événements récents qui témoignerait d’un aspect civilisateur de la mondialisation ?
Références
Dryef Zineb, « Et la parole des femmes se libéra », Le Magazine du Monde, (327), 23 déc. 2017, pp. 14-20.
Kantor Jodi et Twohey Megan, « Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades », The New York Times, 5 Oct. 2017.
Laroche Josepha, La Brutalisation du monde, du retrait des États à la décivilisation, 2e éd. revue et augmentée, Paris, L’Harmattan, 2016.
Strange Susan, States and Markets, 2e éd., Londres, Pinter, 1994.
Déc 14, 2016 | Economie Politique Internationale, Industrie numérique, Mondialisation, Passage au crible
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n°153
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Le 27 septembre 2016, la société Uber a annoncé son projet de commercialiser des drones-taxi permettant de transporter des passagers par les airs. Quelques jours plus tôt, elle avait lancé une offre test de taxi assurée par des voitures autonomes à Pittsburgh. Tout en proposant déjà des services de véhicules de tourisme avec chauffeurs, cette entreprise entend se développer dans l’ensemble du secteur du transport par des moyens innovants.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Fondée en 2009 à San Francisco par Garrett Camp et Travis Kalanick, la startup a rapidement connu un essor économique, atteignant en 2015 un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de dollars. Elle s’est développée rapidement dans 66 pays et plus de 500 villes, revendiquant le statut de leader dans les solutions de transport par voie terrestre. Grâce à sa plateforme internet, elle propose de mettre en relation des passagers ou des commanditaires de transport avec des conducteurs. Souhaitant attirer toujours plus d’internautes, elle a décliné ce service d’intermédiation en une vingtaine d’offres telles que la course de taxi par des chauffeurs professionnels (Uber X), dans des berlines de luxe (Uber Berline) ou par des particuliers (UberPOP), le covoiturage (UberPool) et la livraison de repas à domicile (UberEats). Par ailleurs, elle multiplie les expérimentations en logistique et mobilité. Enfin, elle a récemment signé des partenariats en matière de mobilité intelligente, autonome et électrique avec deux grands constructeurs d’automobiles, Volvo et Toyota.
Devant les perspectives prometteuses de rentabilité et de croissance, la valorisation actuelle d’Uber est estimée à 70 milliards de dollars, bien qu’elle ait perdu plus d’un milliard de dollars au cours du premier semestre 2016 et que sa dette dépasse 15 milliards de dollars. Pour financer ses ambitions, elle a non seulement recueilli les fonds d’investisseurs spécialisés en capital-risque mais aussi d’opérateurs du web tels que Baidu, Google et Amazon. Remarquons que l’opposition de nombreux professionnels, au premier rang desquels les chauffeurs de taxi, n’empêche en rien son ascension. Toutefois, elle se heurte à de puissants concurrents tels que Didi en Chine, avec qui elle vient de fusionner sa filiale chinoise, et Lyft, dans un contexte où l’automobile est un secteur convoité par les géants de l’internet, Google et Apple.
Cadrage théorique
1. Le pouvoir structurel des États-Unis. À la suite de la distinction établie par Max Weber, Susan Strange définit cette notion comme « le pouvoir de choisir et de façonner les structures de l’économie politique globale dans laquelle les autres États, leurs institutions politiques, leurs entreprises, ainsi que leurs savants et les autres professionnels doivent opérer ». Dès lors, nous devons examiner de près la redéfinition du fonctionnement et des règles de gestion entrepreneuriale opérées par les firmes de l’internet pour comprendre comment elles contribuent à la prépondérance américaine.
2. La digitalisation de l’économie. En quelques années, l’expansion d’internet constitue une rupture moins par les transformations industrielles qu’elle entraîne que par les changements fondamentaux qu’elle introduit dans les comportements de consommation. En effet, elle provoque des bouleversements dans les interactions entre acheteurs et vendeurs, au sein desquelles s’imposent des modèles inédits de ce qu’il est convenu d’appeler le management.
Analyse
À la manière de la destruction créatrice schumpétérienne, l’émergence de modèles innovants permis par le numérique constitue une révolution qui ébranle de nombreux secteurs. En concentrant les industries à la pointe de la recherche et des évolutions économiques, l’Amérique s’assure une avance dans la transformation des marchés, une part conséquente de la valeur créée par ces innovations et une attractivité renouvelant son soft power.
Les entreprises de la Silicon Valley, auxquelles s’apparente Uber, bouleversent l’économie mondiale en introduisant des plateformes numériques qui mettent en lien une offre et une demande. Celles-ci constituent une rupture dans le monde entrepreneurial, qui déstabilise les acteurs déjà établis tout en séduisant de nombreux consommateurs. Alors que le processus de production s’organise traditionnellement le long d’une chaîne de valeur, la novation réside dans l’attractivité d’une plateforme qui simplifie, rend plus efficients et sécurise les échanges, tout ceci à moindre coût. De même, au lieu de mettre l’accent sur les économies d’échelle de l’offre, celles de la demande deviennent l’enjeu crucial. Des utilisateurs nombreux abaissent d’autant le point mort, c’est-à-dire le seuil de rentabilité, et augmentent l’efficience de la plateforme. Ainsi, centralisant l’essentiel du trafic par effet de réseaux, ces compagnies s’imposent comme intermédiaires incontournables. Dans ce contexte, les filières de production classiques sont soit mises en concurrence les unes avec les autres, soit purement et simplement rendues inutiles. Qui plus est, l’omniprésence du web dans la société les rend dépendantes de leur mise en valeur sur ce médium.
Ces opérateurs ont en outre pour avantage concurrentiel de fonctionner avec moins d’actifs d’une part et de disposer de sources de rentabilisation différentes d’autre part. Cette nouvelle donne les rend alors invulnérables, à l’instar d’Airbnb dans l’hôtellerie et d’Amazon dans l’édition. Formant de véritables places de marché (marketplace) digitales sur le plan mondial, ils ne sont en rien limités par des zones de chalandise et des emplacements physiques. De surcroît, ils n’achètent pas les biens qu’ils proposent, évitant ainsi les stocks et donc le besoin en fonds de roulement. Par ailleurs, ils monnayent la connaissance des consommateurs qu’ils détiennent, la visibilité et la publicité qu’ils offrent aux vendeurs. En effet, leurs revenus résultent autant des commissions liées aux transactions offre-demande qu’ils organisent que de la connaissance des clients qu’ils commercialisent auprès d’autres firmes. De plus, se situant dans la sphère virtuelle, ils se trouvent à la limite du formel et de l’informel, ce qui leur permet de court-circuiter les cadres législatifs nationaux et de remettre en cause la division rigide entre consommateurs et vendeurs.
Enfin, derrière l’image ludique et décontractée que renvoient ces organisations, leurs dirigeants ont veillé à garder l’esprit ‘startup’ des débuts. Une disposition qui compte sur le dévouement sans mesure de ses employés et sur des conditions de travail hors de tout cadre syndical mais qui entraîne une rotation rapide du personnel. Ajoutons que cette mise sous pression du capital humain provient aussi des investisseurs en capital-risque dont les attentes en matière de valorisation s’accroissent avec le montant investi et le période écoulée. Par conséquent, des pans entiers de l’activité mondiale sont menacés par le déferlement de ces entités qui proposent un surplus de valeur, d’efficience et de flexibilité à leurs clients, bénéficient de financements abondants et mettent davantage à contribution leurs employés.
En somme, l’expansion de ces entreprises numériques recouvre une portée politique qui témoigne bien du pouvoir structurel des États-Unis d’Amérique. Par le biais de ses acteurs non-étatiques, notamment économiques, ce dernier façonne les modes de vie, les conditions de marché et les représentations collectives. Finalement, il se pose en modèle et oriente l’évolution des sociétés.
Références
Hagerty James and Bensinger Greg, « Uber’s Self-Driving Cars Debut in Pittsburgh », Wall Street Journal, 16 sept. 2016
Levêque François, « Uber, et si on oubliait un instant les taxis et les chauffeurs ? », La Tribune, 9 nov. 2016.
Strange Susan, States and Markets, 2e éd., Londres, Pinter, 1994,
Hartmans Avery and McAlone Nathan, « The story of how Travis Kalanick built Uber into the most feared and valuable startup in the world », 1 Aug. 2016, disponible sur le site internet: www.businessinsider.com
Juil 7, 2015 | Communautarisme, Culture, Diversité culturelle, Passage au crible, Sécurité, Terrorisme
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n° 128
Source: Wikipedia
Avec la prise de Palmyre par les troupes de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh en arabe) en mai dernier, un des sites les plus prestigieux de l’Antiquité se trouve désormais menacé de disparition. Cet événement témoigne des mobiles idéologiques de ce califat autoproclamé contre les édifices culturels.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Ces dernières années, les atteintes contre des monuments religieux par divers groupes se revendiquant de l’islam radical, se sont multipliées. On peut citer le dynamitage des Bouddhas de Bamyan, en 2001, sous le régime afghan des Taliban, ou rappeler celui des mausolées musulmans de Tombouctou, en 2012, par les rebelles en lutte contre le régime malien durant leur occupation de la ville. À ces événements, s’ajoute l’instabilité politique de l’Égypte et de la Libye ; une situation qui a favorisé le pillage de nombreux musées et sites archéologiques, pour des raisons d’ordre aussi bien mercantiles que religieux.
Par ailleurs, les guerres civiles en Irak et en Syrie ont créé les conditions d’un établissement durable de l’EIIL dans certaines zones de ces deux pays. Or, 4 500 sites archéologiques se trouveraient sur le territoire occupé par cette entité. Ses partisans se sont attaqués à des sites mésopotamiens, mais aussi à des lieux de culte musulman comme le tombeau de Jonas à Mossoul. En Syrie, 90% des destructions ont porté sur des artefacts islamiques tels que des tombes, des autels et des mosquées, ceux-ci datant des XIIIe et XIVe siècles. Depuis la fin du mois de février 2015, les saccages perpétrés dans le musée de Mossoul ainsi que sur les sites assyrien et parthe de Nimroud et de Hatra ont été soigneusement filmés et diffusés sur les réseaux sociaux. Ces dévastations ont provoqué la consternation des opinions occidentales ainsi que la condamnation de l’UNESCO qui s’avère, par ailleurs, impuissante à assurer la protection de ces édifices classés au patrimoine mondial.
Cadrage théorique
Une réaction contre la pluralisation du monde. La mondialisation engendre une « pluralisation » (Cerny) des sociétés modernes. En favorisant les flux et mouvements transnationaux en termes culturel et socio-économique, elle provoque des réactions de repli identitaire avec rejet de l’autre, emblématique d’une « brutalisation du monde » (Laroche). En l’espèce, les vandalisations de monuments perpétrées par l’EIIL visent – au nom d’un islam purifié, extrémiste et dogmatique – à faire table rase des spécificités et des syncrétismes, présents et passés.
La transnationalisation d’une quête identitaire. Ces destructions culturelles en Irak, en Libye et au Mali sont exploitées pour manipuler des individus peu intégrés et déshérités. Ces derniers embrassent alors une idéologie fanatique, qui donne un sens à leur vide existentiel (Hoffer). Prenant appui sur une lecture fondamentaliste et antimoderne de l’islam, elle propose à ses partisans, d’origines très diverses, une vision simplifiée du monde et leur offre aussi une identité transnationale.
Analyse
Loin d’être spontanées, ces mises à sac ont été soigneusement calculées et organisées. Elles sont justifiées par le refus d’une idolâtrie, interdit commun à tous les monothéismes. À l’image de la controverse iconoclaste (VIIIe siècle) et du puritanisme anglais (XVIIe siècle) dans la religion chrétienne, l’EIIL invoque le caractère idolâtre de toute dévotion et de tout lieu de culte, actuel ou disparu, qui ne s’adresse pas directement à Dieu. Dans cette perspective, seul ce dernier peut faire l’objet d’une pratique religieuse. Les saccages de Nimroud et de Hatra résultent précisément de l’application outrancière de ce principe fondamental de l’islam, qui figure sur l’emblème de l’EIIL : «لا إله إلا الله » (« il n’y a de dieu que Dieu »).
Les films de l’EIIL montrant les dévastations de Hatra ou celles du musée de Mossoul résultent d’un montage élaboré. Des analystes ont émis, à ce propos, des doutes quant à l’authenticité de certaines statues détruites. Il s’agirait en fait de fac-similés en plâtre car les originaux auraient été vendus auparavant pour financer l’effort de guerre. Par ailleurs, les combattants apparaissant sur les films de propagande de l’EIIL ont été identifiés par leurs accents : ils proviendraient d’Afrique, du sous-continent indien et du Maghreb. En d’autres termes, aucun d’entre eux ne viendrait du Machrek, région allant de la Syrie à l’Égypte. Cette vidéo serait donc destinée à des musulmans vivant hors des théâtres d’affrontements et souvent marginalisés, avec l’objectif de les enrôler. Rappelons à cet égard que les armées de Daesh sont en effet, pour une large part, constituées de combattants étrangers.
En outre, il importe de considérer l’attraction mondiale qu’exerce l’EIIL auprès de certains jeunes musulmans. Elle ressemble à celle qu’opéraient, dans les années cinquante, les religions séculières décrites par le philosophe Eric Hoffer. Ces groupes de croyants fanatiques trouvent aujourd’hui un écho favorable à travers l’islam extrémiste qu’ils prônent. D’autant plus que la mondialisation renforce leur attrait en leur conférant une audience décuplée. Les relations déterritorialisées qui caractérisent la force de ces mouvements communautaristes, sont rendues possibles par les nouvelles technologies, notamment internet. Mais la mondialisation bouleverse les cadres traditionnels en rapprochant les cultures et les sociétés. Ce faisant, elle suscite des réactions identitaires qui cherchent souvent, par une intolérance violente, à réaffirmer des dogmes ébranlés. Ainsi les destructions culturelles de l’EIIL témoignent-elles de la volonté d’effacer la diversité des pratiques religieuses, historiques et culturelles, propre à la Mésopotamie.
Références
Cerny Philip G., Rethinking World Politics: A Theory of Transnational Pluralism, New York, Oxford University Press, 2010.
Evin Florence, « L’État islamique met en scène la destruction de la cité antique d’Hatra », Le Monde, 4 avril 2015.
Hoffer Eric, The True Believer: Thoughts on the Nature of Mass Movements, New York, Harber & Brothers, 1951.
Laroche Josepha, La Brutalisation du monde. Du retrait des États à la décivilisation, Montréal, Liber, 2011.
Schama Simon, « Artefacts Under Attack », Financial Times, 13 March 2015.
Déc 30, 2014 | Passage au crible, Publications
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n°123
Source: Wikimedia
Sony qui vient de tourner et produire L’interview qui tue !, a été récemment menacée de connaître des attentats. En effet, ce film tourne en ridicule le régime nord-coréen et se termine par l’assassinat de l’actuel président, Kim Jon. Auparavant, les systèmes informatiques de la firme avaient subi des attaques et des informations confidentielles en sa possession avaient été divulguées. Pour l’heure, elle a renoncé à projeter en salles cette production.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
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Rappel historique
Les studios Sony – connus sous le nom de Columbia-Tristar avant leur rachat par la firme nippone – ont produit, en 2014, une comédie satirique sur le régime nord-coréen, réalisée par Seth Rogen et Evan Goldberg. Ce long métrage raconte l’histoire de deux journalistes qui, après avoir obtenu un entretien avec l’actuel dictateur, reçoivent pour mission de l’assassiner. Ne devant sortir qu’à l’automne, il a entraîné, dès le mois de juin 2014, la réprobation de la Corée du Nord qui a menacé de lancer des actions « impitoyables » contre les États-Unis.
Au mois de novembre, les systèmes informatiques de Sony Pictures Entertainment ont été piratés par des hackers autoproclamés, Les Gardiens de la paix. Or, selon le FBI, ce dernier entretiendrait des liens avec la Corée du Nord. Cette incursion s’est traduite par des révélations portant sur les prochaines productions de la major, les rémunérations de ses principaux dirigeants ainsi que le contenu de leurs correspondances via internet. Ce groupe a en outre menacé d’attaques terroristes les salles de cinéma où serait diffusé le film. A la suite de ces avertissements entraînant l’annulation de sa programmation dans de nombreuses sociétés d’exploitation cinématographique, le studio a lui-même suspendu sa sortie en salles et a opté pour un lancement limité en ligne. De nombreuses critiques ont été formulées à l’encontre de cette décision, dont celle du Président Barak Obama.
Cadrage théorique
1. L’avènement d’une ère post-internationale. Traversé par des tendances contradictoires d’intégration et de fragmentation, le monde est sorti de l’ère interétatique consacrée par les traités de Westphalie, signés en 1648. Il se caractérise désormais par des acteurs multiples, des identités superposées et des loyautés fragmentées. Aussi doit-il être envisagé de manière large, tel que l’ont fait James Rosenau, Yale Ferguson et Richard Mansbach, en utilisant les concepts de polities et d’espaces de pouvoir.
2. Une économie politique de la culture. Fondé sur l’inséparabilité du culturel et du social, ce nouveau domaine de recherche contribue à enrichir l’analyse des relations internationales car il intègre les aspects sémiotiques et idéologiques des phénomènes transnationaux. Dans cette approche, les représentations collectives reflètent la société dans laquelle elles sont observées, tout en participant à sa production. De cette façon, l’analyse de la culture implique de saisir les processus de diffusion massive et d’appropriation symbolique, qui forment un enjeu essentiel pour tout acteur de la scène mondiale.
Analyse
Gouvernée d’une main de fer et de manière quasi autarcique, la Corée du Nord peut craindre, malgré sa maîtrise des moyens de diffusion et de télécommunications, que cette comédie satirique crée des désordres internes. En outre, si ce film connaît un succès international, il contribuera à façonner mondialement les représentations collectives de nombreux pays, bien au-delà des États-Unis, véhiculant notamment une image caricaturale et peu valorisante du pays. Notons d’ailleurs, que son régime a lui aussi utilisé le cinéma comme moyen de propagande et de rayonnement. Rappelons à cet égard que Kim Jong Il, le père de l’actuel leader, avait initié de grandes productions cinématographiques dont plusieurs avaient connu un succès limité – comme Souls Protest (2000) – hors du territoire.
L’ère numérique met aujourd’hui en lumière et exacerbe ces conflits déjà existants. A l’instar du réseau acéphale et non-étatique Anonymous, les États, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques, connaissent ou pratiquent des cyber-attaques, en recourant parfois même aux services de hackers professionnels. La Corée du Nord détiendrait en la matière une unité d’élite de 3 000 experts. En l’occurrence, ces interventions peuvent viser des organisations privées, – de grands organes de presse – mais aussi des serveurs intranet d’administrations, comme celui du Département d’État, nuisant ainsi de façons multiples à l’entité visée. Il peut alors s’agir de paralyser son activité, de ruiner sa réputation et/ou d’accéder à des documents secrets, afin de la pénaliser économiquement, symboliquement et politiquement.
Dans le cas de Sony, outre le manque à gagner du film L’interview qui tue !, produit mais non commercialisé dans les salles, ces opérations ont rendu publiques des données confidentielles ainsi que des échanges d’emails entre grands responsables de l’entreprise. Or, ceux-ci se révèlent tour à tour racistes, peu scrupuleux ou méprisants dans leur correspondance. Ajoutons que cette attaque intervient alors que Sony sort tout juste d’un piratage massif de son réseau Playstation. Nous sommes donc bien loin des conflits interétatiques traditionnels opposant deux armées sur un champ de bataille, sur lesquels les théoriciens réalistes concentrent leurs analyses.
Au contraire, nous assistons ici à une confrontation qui oppose une major hollywoodienne – opérant à l’échelle mondiale et appuyée par Washington – à un groupe criminel soupçonné d’être soutenu par la Corée du Nord. Ce choc asymétrique voit l’une des plus grandes entreprises du cinéma mondial se soumettre, contre l’avis du gouvernement de son pays, au chantage d’activistes inconnus, exploitant la peur d’éventuels attentats qui seraient perpétrés dans les salles de cinéma. Nous assistons ainsi à un désordre, une « turbulence » –selon les mots de Rosenau – au terme de laquelle quelques individus réussissent à déstabiliser un géant américain au chiffre d’affaires annuel de 8 milliards de dollars. Ceci montre bien que les relations internationales ont désormais perdu leur caractère interétatique.
Références
Best Jacqueline et Paterson Matthew (eds.), Cultural Political Economy, London, Routledge, 2010.
Ferguson Yale, Mansbach Richard, A World of Polities. Essays on Global Politics, Abingdon: Routledge, 2008.
Rosenau James N., Turbulence in World Politics: A Theory of Change and Continuity, Princeton, Princeton University Press, 1990.
Sum Ngai-Lim, Jessop Bob, Towards A Cultural Political Economy. Putting Culture in its Place in Political Economy, Cheltenham, E. Elgar Publishing, 2013.