Déc 14, 2016 | Economie Politique Internationale, Industrie numérique, Mondialisation, Passage au crible
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n°153
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Le 27 septembre 2016, la société Uber a annoncé son projet de commercialiser des drones-taxi permettant de transporter des passagers par les airs. Quelques jours plus tôt, elle avait lancé une offre test de taxi assurée par des voitures autonomes à Pittsburgh. Tout en proposant déjà des services de véhicules de tourisme avec chauffeurs, cette entreprise entend se développer dans l’ensemble du secteur du transport par des moyens innovants.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Fondée en 2009 à San Francisco par Garrett Camp et Travis Kalanick, la startup a rapidement connu un essor économique, atteignant en 2015 un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de dollars. Elle s’est développée rapidement dans 66 pays et plus de 500 villes, revendiquant le statut de leader dans les solutions de transport par voie terrestre. Grâce à sa plateforme internet, elle propose de mettre en relation des passagers ou des commanditaires de transport avec des conducteurs. Souhaitant attirer toujours plus d’internautes, elle a décliné ce service d’intermédiation en une vingtaine d’offres telles que la course de taxi par des chauffeurs professionnels (Uber X), dans des berlines de luxe (Uber Berline) ou par des particuliers (UberPOP), le covoiturage (UberPool) et la livraison de repas à domicile (UberEats). Par ailleurs, elle multiplie les expérimentations en logistique et mobilité. Enfin, elle a récemment signé des partenariats en matière de mobilité intelligente, autonome et électrique avec deux grands constructeurs d’automobiles, Volvo et Toyota.
Devant les perspectives prometteuses de rentabilité et de croissance, la valorisation actuelle d’Uber est estimée à 70 milliards de dollars, bien qu’elle ait perdu plus d’un milliard de dollars au cours du premier semestre 2016 et que sa dette dépasse 15 milliards de dollars. Pour financer ses ambitions, elle a non seulement recueilli les fonds d’investisseurs spécialisés en capital-risque mais aussi d’opérateurs du web tels que Baidu, Google et Amazon. Remarquons que l’opposition de nombreux professionnels, au premier rang desquels les chauffeurs de taxi, n’empêche en rien son ascension. Toutefois, elle se heurte à de puissants concurrents tels que Didi en Chine, avec qui elle vient de fusionner sa filiale chinoise, et Lyft, dans un contexte où l’automobile est un secteur convoité par les géants de l’internet, Google et Apple.
Cadrage théorique
1. Le pouvoir structurel des États-Unis. À la suite de la distinction établie par Max Weber, Susan Strange définit cette notion comme « le pouvoir de choisir et de façonner les structures de l’économie politique globale dans laquelle les autres États, leurs institutions politiques, leurs entreprises, ainsi que leurs savants et les autres professionnels doivent opérer ». Dès lors, nous devons examiner de près la redéfinition du fonctionnement et des règles de gestion entrepreneuriale opérées par les firmes de l’internet pour comprendre comment elles contribuent à la prépondérance américaine.
2. La digitalisation de l’économie. En quelques années, l’expansion d’internet constitue une rupture moins par les transformations industrielles qu’elle entraîne que par les changements fondamentaux qu’elle introduit dans les comportements de consommation. En effet, elle provoque des bouleversements dans les interactions entre acheteurs et vendeurs, au sein desquelles s’imposent des modèles inédits de ce qu’il est convenu d’appeler le management.
Analyse
À la manière de la destruction créatrice schumpétérienne, l’émergence de modèles innovants permis par le numérique constitue une révolution qui ébranle de nombreux secteurs. En concentrant les industries à la pointe de la recherche et des évolutions économiques, l’Amérique s’assure une avance dans la transformation des marchés, une part conséquente de la valeur créée par ces innovations et une attractivité renouvelant son soft power.
Les entreprises de la Silicon Valley, auxquelles s’apparente Uber, bouleversent l’économie mondiale en introduisant des plateformes numériques qui mettent en lien une offre et une demande. Celles-ci constituent une rupture dans le monde entrepreneurial, qui déstabilise les acteurs déjà établis tout en séduisant de nombreux consommateurs. Alors que le processus de production s’organise traditionnellement le long d’une chaîne de valeur, la novation réside dans l’attractivité d’une plateforme qui simplifie, rend plus efficients et sécurise les échanges, tout ceci à moindre coût. De même, au lieu de mettre l’accent sur les économies d’échelle de l’offre, celles de la demande deviennent l’enjeu crucial. Des utilisateurs nombreux abaissent d’autant le point mort, c’est-à-dire le seuil de rentabilité, et augmentent l’efficience de la plateforme. Ainsi, centralisant l’essentiel du trafic par effet de réseaux, ces compagnies s’imposent comme intermédiaires incontournables. Dans ce contexte, les filières de production classiques sont soit mises en concurrence les unes avec les autres, soit purement et simplement rendues inutiles. Qui plus est, l’omniprésence du web dans la société les rend dépendantes de leur mise en valeur sur ce médium.
Ces opérateurs ont en outre pour avantage concurrentiel de fonctionner avec moins d’actifs d’une part et de disposer de sources de rentabilisation différentes d’autre part. Cette nouvelle donne les rend alors invulnérables, à l’instar d’Airbnb dans l’hôtellerie et d’Amazon dans l’édition. Formant de véritables places de marché (marketplace) digitales sur le plan mondial, ils ne sont en rien limités par des zones de chalandise et des emplacements physiques. De surcroît, ils n’achètent pas les biens qu’ils proposent, évitant ainsi les stocks et donc le besoin en fonds de roulement. Par ailleurs, ils monnayent la connaissance des consommateurs qu’ils détiennent, la visibilité et la publicité qu’ils offrent aux vendeurs. En effet, leurs revenus résultent autant des commissions liées aux transactions offre-demande qu’ils organisent que de la connaissance des clients qu’ils commercialisent auprès d’autres firmes. De plus, se situant dans la sphère virtuelle, ils se trouvent à la limite du formel et de l’informel, ce qui leur permet de court-circuiter les cadres législatifs nationaux et de remettre en cause la division rigide entre consommateurs et vendeurs.
Enfin, derrière l’image ludique et décontractée que renvoient ces organisations, leurs dirigeants ont veillé à garder l’esprit ‘startup’ des débuts. Une disposition qui compte sur le dévouement sans mesure de ses employés et sur des conditions de travail hors de tout cadre syndical mais qui entraîne une rotation rapide du personnel. Ajoutons que cette mise sous pression du capital humain provient aussi des investisseurs en capital-risque dont les attentes en matière de valorisation s’accroissent avec le montant investi et le période écoulée. Par conséquent, des pans entiers de l’activité mondiale sont menacés par le déferlement de ces entités qui proposent un surplus de valeur, d’efficience et de flexibilité à leurs clients, bénéficient de financements abondants et mettent davantage à contribution leurs employés.
En somme, l’expansion de ces entreprises numériques recouvre une portée politique qui témoigne bien du pouvoir structurel des États-Unis d’Amérique. Par le biais de ses acteurs non-étatiques, notamment économiques, ce dernier façonne les modes de vie, les conditions de marché et les représentations collectives. Finalement, il se pose en modèle et oriente l’évolution des sociétés.
Références
Hagerty James and Bensinger Greg, « Uber’s Self-Driving Cars Debut in Pittsburgh », Wall Street Journal, 16 sept. 2016
Levêque François, « Uber, et si on oubliait un instant les taxis et les chauffeurs ? », La Tribune, 9 nov. 2016.
Strange Susan, States and Markets, 2e éd., Londres, Pinter, 1994,
Hartmans Avery and McAlone Nathan, « The story of how Travis Kalanick built Uber into the most feared and valuable startup in the world », 1 Aug. 2016, disponible sur le site internet: www.businessinsider.com
Mar 6, 2014 | Commerce international, Industrie numérique, Passage au crible
Par Robin Baraud
Passage au crible n°107

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Google a annoncé, mercredi 29 janvier 2014, la vente de Motorola à Lenovo pour seulement 2,91 milliards de dollars, alors que le groupe l’avait acquis en 2012 pour 12,5 milliards de dollars. Cette revente d’un pionnier de la téléphonie mobile, qui n’a pas été redressé malgré d’importantes suppressions de postes, semble donc à première vue une transaction malencontreuse. Mais ce constat doit être tempéré car seuls 2 000 des 17 000 brevets détenus par Motorola seront finalement cédés à Lenovo. En outre, ce dernier bénéficiera d’accords d’exploitation sur une partie des 15 000 autres.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Lenovo a acquis une renommée internationale en 2005 avec le rachat du département ordinateurs portables d’IBM. Le montant de l’opération s’avérait alors équivalent à plus de trois fois sa propre valeur. Après avoir achevé difficilement une intégration de ce service et avoir changé de dirigeant, à la mi-2013, Lenovo a atteint dans ce secteur la place de premier producteur mondial. Dès l’origine, l’entreprise recherchait avec cette acquisition, un transfert de technologies ainsi que l’image d’IBM, en partie grâce à l’appellation ThinkPad, déjà bien implantée sur les marchés occidentaux.
Environ 70% des smartphones vendus dans le monde sont aujourd’hui équipés d’un système d’exploitation développé à partir d’Android. Celui-ci est mis à la disposition des constructeurs par Google comme base logicielle sur laquelle ils détiennent la possibilité d’apporter un certain nombre de modifications permettant une adaptation aux besoins de leurs produits. Les partenaires de Google – dont le taïwanais HTC, le japonais Sony ou le Sud-Coréen Samsung – se sont inquiétés de l’achat de Motorola en 2012, craignant que la marque ne devienne, à terme, le seul distributeur de smartphones Android. Google avait commencé en 2010 à sortir en partenariat avec des constructeurs – tout d’abord HTC, puis Samsung, Asus et LG – une gamme de smartphones et tablettes haut de gamme à bas prix, avec pour système d’exploitation une version non modifiée d’Android. Il apparaissait donc cohérent pour ces firmes de voir dans la stratégie de Google une manœuvre visant à les évincer.
Dans la guerre que livre Google à ses principaux concurrents, il aura néanmoins utilisé les brevets acquis avec Motorola. Le 27 février 2012, il a perdu un procès majeur contre Apple. Dans cette action en justice, il demandait le retrait des Ipad et Iphone du marché car Apple avait utilisé certains titres de propriété industrielle de Motorola. Il connaît pourtant bien la puissance de leur contrôle. En effet, à chaque vente de l’un de ses terminaux Android, les constructeurs doivent reverser à Microsoft une somme de 5 à 15 dollars pour rémunérer le recours aux inventions brevetées de celui-ci.
Grâce à l’acquisition de Motorola Mobility, Lenovo est désormais passé du cinquième au troisième rang des producteurs mondiaux de smartphones, derrière Apple et Samsung. Déjà très implanté en Chine sur le marché bas de gamme, il prévoit à présent d’investir aussi le milieu de gamme afin de faire son apparition dès 2014 sur les marchés américains, voire européens. En l’occurrence, l’image de marque de Motorola et sa présence déjà importante pourraient lui faciliter leur accès. Autrement dit, le transfert de technologies semble une priorité secondaire dans cette transaction. Alors qu’il avait au contraire déterminé, le jeudi 23 janvier 2014, l’achat à IBM d’un parc de serveurs vieillissants pour 2,3 milliards de dollars. Pour des raisons similaires à celles du dossier de Motorola Mobility, Lenovo avait manifesté en novembre 2013 des visées sur Blackberry. Cependant, les autorités canadiennes avaient interdit ces visées, craignant que l’entreprise ne devienne chinoise.
Cadrage théorique
La propriété intellectuelle comme arme de concurrence transnationale. La dérégulation du commerce mondial s’est réalisée parallèlement à l’homogénéisation des législations nationales en matière de protection de la propriété intellectuelle. Cette dernière permet aux entreprises détentrices de brevets d’interdire légalement à leurs concurrents de produire des biens – matériels ou immatériels – équivalents aux leurs.
La recherche par les entreprises transnationales d’une rente de monopole. Pour un acteur économique se trouvant en situation monopolistique, aucune concurrence dans son secteur d’activité n’est, par définition, à craindre. En conséquence, il ne cherche plus à conquérir des avantages comparatifs, mais s’efforce plutôt de perpétuer unilatéralement sa prépondérance. En fait, résister à la dureté d’une logique concurrentielle s’avère toujours coûteux, c’est pourquoi il apparaît rationnel d’établir un monopole pour conforter ses profits.
Analyse
Le régime de protection de la propriété privée défendu par l’OMC autorise l’instauration de monopoles sur une technologie brevetée. L’objectif consiste à assurer aux entreprises une rémunération de leurs investissements en recherche et développement. Cette mesure de régulation de l’économie mondiale, qui tente d’encourager l’innovation et le progrès, confirme l’inexistence de l’idéal type de la concurrence parfaite. Dans le domaine de la téléphonie mobile, ces dispositions ont favorisé l’émergence d’un oligopole composé de firmes transnationales. Ces dernières bénéficient de moyens financiers tels, qu’elles détiennent ou négocient l’utilisation de nombreux brevets indispensables à l’élaboration de produits concurrentiels. Ces titres de propriété industrielle utiles à l’élaboration de téléphones portables peuvent être classés en deux grandes catégories. D’une part, ceux qui portent sur la partie physique de l’appareil et d’autre part ceux relatifs au logiciel assurant leur fonctionnement. Or, la concurrence actuelle entre les smartphones concerne principalement cette seconde part. Malgré des apports marginaux à la technologie existante – déverrouillage par reconnaissance tactile chez Apple par exemple –, l’amélioration des performances des composants matériels du téléphone demeure limitée en raison de la capacité des batteries, difficile à faire évoluer.
Google s’est positionné presque exclusivement sur le développement logiciel et exploite donc la situation. Afin de se démarquer, les constructeurs de smartphones utilisant Android ont alors mis au point des ajouts de plus en plus élaborés. Proposée par certains smartphones, la suspension de la mise en veille du téléphone lorsque le regard de l’utilisateur est dirigé sur celui-ci illustre cette stratégie, comme le montre par exemple Samsung. Mais cette pratique masque progressivement la base logicielle Android qui devient dès lors difficilement reconnaissable par le consommateur. Cela paraît problématique pour Google car ses produits assurant la collecte et l’analyse des données personnelles (Gmail, GoogleMaps, Google Calendar, etc.), qui viabilisent son modèle économique, cessent, par voie de conséquence, d’être mis en avant. Son objectif principal reste pourtant d’instaurer une norme autour de ses produits, comme a pu le faire Microsoft avec ses systèmes d’exploitation sur ordinateur. L’intérêt d’un tel dispositif global, tient dans le fait qu’il peut difficilement être concurrencé dans la mesure où une grande majorité d’utilisateurs l’a adopté. Autrement dit, les conditions pour que se mette en place une rente de monopole se trouvent réunies.
En acquérant les brevets de Motorola, Google a renforcé sa capacité monopolistique sur le développement des systèmes d’exploitation pour smartphones. Son avantage apparaît double. Tout d’abord, elle détient désormais la possibilité de mettre en difficulté ses principaux concurrents en rendant plus difficile et plus coûteux leurs efforts d’innovation. Par ailleurs, elle accentue la dépendance de ses partenaires envers son système d’exploitation Android. Au-delà de la marque Motorola, Lenovo détient également un savoir technologique précieux et profite de la bonne intégration sur le marché américain de sa nouvelle filiale. La Chine étant membre de l’OMC, il est en effet indispensable aux entreprises siégeant dans ce pays d’acheter leur entrée sur des marchés protégés par de nombreux brevets, comme celui de la téléphonie mobile.
Références
Andreff Wladimir (Éd.), La mondialisation, stade suprême du capitalisme ? Mélanges en hommage à Charles-Albert Michalet, Paris, PUN, 2013.
Chiu Justin, « L’anarchie mondiale dans le secteur de la téléphonie mobile. La guerre des brevets entre les fabricants de smartphones », Passage au crible, Chaos International, 7 janvier 2013, consultable sur le site de Chaos International : http://www.chaos-international.org.
Le Monde, « Google revend Motorola au chinois Lenovo mais garde les brevets », 30 janvier 2014, à l’adresse web : http://abonnes.lemonde.fr/technologies/article/2014/01/30/google-revend-motorola-au-chinois-lenovo-mais-garde-les-brevets_4356898_651865.html?xtmc=lenovo&xtcr=5 [3 mars 2014].
Fév 27, 2012 | Industrie numérique, Internet, Passage au crible, Publications
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n°58

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L’affaire du site Megaupload pourrait être simplement considérée comme la dernière d’une longue série de différends sur les droits d’auteur. Mais son caractère mondial ainsi que ses suites avec le rejet des lois PIPA (Protect Intellectual Property Act) et SOPA (Stop Online Piracy Act) en font un événement charnière dans l’édification normative et institutionnelle d’Internet.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Le 19 janvier 2012, 18 des principaux dirigeants de Megaupload, parmi lesquels l’emblématique Kim « Dotcom » Schmitz, ont été arrêtés pour violation de droits d’auteur, blanchiment d’argent et racket. Puis le FBI a décidé sa fermeture en bloquant son domaine web. Pour des millions d’internautes, il en a résulté un retentissement global, tant par la médiatisation que par les conséquences de ces opérations policières. En effet, basée à Hong Kong, cette entreprise leader dans le téléchargement direct attirait jusque-là près de 50 millions de visiteurs par jour et comptait 150 millions d’utilisateurs attitrés, leurs connexions générant près de 4% du trafic numérique mondial. On a dénombré, 525 serveurs en Amérique, 630 en Hollande permettant ces mises en relation.
En réaction à ce coup de filet, de nombreux hackers se revendiquant d’Anonymous et de simples internautes ont protesté contre cet arrêt. Les premiers ont même piraté des sites hautement symboliques comme celui de la Présidence américaine ou celui d’Universal, sites qui ont été rendus indisponibles. Au même moment, le Congrès a dû voter deux projets de loi contre la cybercriminalité et la contrefaçon PIPA et SOPA. Ils prévoyaient notamment d’étendre les pouvoirs de la justice américaine en lui donnant la possibilité de procéder au retrait de tout contenu suspect sur Internet, qu’il provienne des États-Unis ou de l’étranger. Cependant devant la mobilisation de nombreuses associations, mais aussi de groupes influents, leur adoption a été repoussée.
Cadrage théorique
1. La marchandisation mondiale d’Internet. Initié par les firmes multinationales, ce processus vise à instituer le principe marchand comme le cadre fondamental de cette sphère. Il la « désencastre » de son environnement social, à l’image de ce que Karl Polanyi a qualifié en d’autres temps et lieux la « grande transformation ». Remplaçant progressivement des relations fondées sur la gratuité, la réciprocité et le don/contre-don, il vient menacer la diversité culturelle, économique et sociale, et démontre une fois de plus que le marché reste une institution construite, voire imposée.
2. Une gouvernance du numérique en formation. Cette notion désigne un mode d’exercice du pouvoir supposé moins contraignant, davantage consensuel et plus représentatif que le concept de gouvernement. C’est la raison pour laquelle elle a été usitée de manière croissante tant par les organisations internationales que par les spécialistes pour décrire des types de régulation adaptés aux sociétés mondialisées marquées par une pluralité d’enjeux et d’acteurs transnationaux. Or, elle passe pourtant sous silence la violence des oppositions et les moyens de coercition, policiers et judiciaires mis en œuvre pour réguler les secteurs concernés.
Analyse
Internet forme à présent une partie intégrante de la société où l’on se rend pour se distraire, mener des recherches et travailler. À ce titre, il entraîne de nombreuses interactions d’échange et de partage. Celles-ci s’inscrivent souvent hors du cadre marchand et relèvent bien plutôt de la réciprocité. Par exemple, le peer-to-peer et le streaming constituent des modes de diffusion originale et d’ampleur mondiale. En outre, des réseaux comme Youtube ont favorisé des liens déterritorialisés de type communautaire où des formes d’expression et de création novatrices ont pu se manifester.
Or, les firmes transnationales livrent un véritable combat pour prendre part à la structuration de cet espace central pour des millions de citoyens/consommateurs. En effet, il importe pour elles d’encourager en son sein des comportements, des valeurs ainsi que des représentations qui leur soient favorables. Mais cela suppose que le principe de la propriété privée y soit au préalable instauré et reconnu pour qu’elles puissent ensuite légitimement revendiquer des droits sur les biens et services échangés. Ceci afin que l’établissement d’un marché leur permette de valoriser commercialement leurs productions. Un tel ordonnancement selon les lois de l’offre et de la demande leur confèrerait une prépondérance de fait car elles concentreraient les droits d’auteurs ainsi que les moyens de créer, produire et diffuser.
D’où la bataille sur les normes juridiques d’Internet. Nous avons déjà évoqué les processus internationaux d’élaboration du droit positif ainsi que les grands procès en la matière*. Depuis les premières poursuites contre Napster jusqu’à Megaupload, elles se sont toutes efforcées de contenir, sinon réduire, les flux échappant aux règles de la propriété intellectuelle et donc aux versements des droits d’auteur. Au fil des années, ou bien les sites dits pirates n’ont plus proposé que des offres légales à l’instar de Napster ou Kazaa ; ou bien ils ont été contraints d’arrêter purement et simplement leur activité comme Emule ou Limewire.
Force est toutefois de constater que l’emprise de ces groupes ne reste pas sans limites. En façonnant cette sphère, ils se heurtent d’une part au monde diffus et disparate des internautes ; d’autre part ils doivent faire face à d’autres compagnies directement issues d’Internet. Ainsi celles-ci – telles que Wikipedia ou Google – ont-elles bénéficié de la créativité et de la liberté laissées sur Internet*, ce qui explique leur mobilisation active contre les lois SOPA et PIPA.
Nous avons assisté ces dernières semaines à un choc violent entre deux centres de l’économie-monde américaine, Hollywood et la Silicon Valley. Profitant de l’appui de l’opinion publique, ce dernier a su s’imposer malgré le lobbying du premier. Au terme de ces épreuves de force, prennent forme de nouvelles règles et institutions. Loin d’un consensus obtenu par la négociation ou le dialogue, une gouvernance d’Internet émerge à l’issue d’un combat entre firmes challengers qui doivent aussi compter avec le gouvernement des États-Unis comme instance décisive.
Références
Auffray Christophe, « MegaUpload : décryptage de l’affaire et des accusations », ZDNet France, 23 janv. 2012, disponible sur le site web : www.zdnet.fr.
*Bohas Alexandre, « Coup de force numérique, domination symbolique. Google et la commercialisation d’ouvrages numérisés », Passage au crible, (5), 16 nov. 2009, disponible sur le site web : www.chaos-international.org.
*Bohas Alexandre, « Une construction mondiale de la rareté. Le projet ACTA d’accord commercial sur la contrefaçon », Passage au crible, (22), 22 mai 2010, disponible sur le site web : www.chaos-international.org.
« De Napster à Megaupload, le long affrontement entre la justice et les services de téléchargement», Le Monde, 23 janv. 2012.
Finkelstein Lawrence S., « What Is Global Governance ? », Global Governance, (1), 1995, pp. 367-372.
Hewson Martin, Sinclair Timothy J. (Eds.), Approaches to Global Governance Theory, Albany, NY, SUNY Press, 1999.
« Lois antipiratage : sous pression, Washington fait machine arrière », Le Monde, 20 janv.2012.
Laroche Josepha, La Brutalisation du monde, du retrait des États à la décivilisation, Montréal, Liber, 2012.
May Christopher, The Global Political Economy of Intellectual Property Rights: The New Enclosures, 2nd Ed., London, Routledge, 2010.
Polanyi Karl, La Grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, trad., Paris, Gallimard, 2009.
« Peer-to-peer, la fin d’un protocole ? », Le Monde, 11 mars 2011.
Sell Susan, Private Power, Public Law: The Globalization of Intellectual Property Rights, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
Juin 14, 2011 | Industrie numérique, Mondialisation, Passage au crible
Par Jenna Rimasson
Passage au crible n°44

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Le 1er juin 2011, Google annonce le piratage de son réseau. Sont affectés par cette opération, de hauts responsables américains, des dissidents chinois ainsi que des membres de l’armée. Pékin réfute alors toute implication dans cette cyber-attaque prise très au sérieux par Washington.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Développé durant la guerre du Vietnam, Internet demeure une technologie intrinsèquement liée à l’idée de combat, aussi bien militaire que démocratique. Désormais, l’espionnage informatique figure parmi les menaces contre lesquelles États et firmes transnationales tentent de se prémunir. De l’ordre du virtuel, il soutient souvent une lutte engagée sur d’autres fronts. Ainsi, en avril 2001, après la mort d’un pilote chinois, au dessus de l’île de Hainan, causée par un avion espion américain, le site officiel du Pentagone a été victime d’une cyber-attaque. En 2004, le gouvernement sud-coréen a été à son tour ciblé. L’année suivante, des hackers chinois se sont introduits dans les réseaux des plus grandes firmes nippones – notamment Mitsubishi et Sony –, des ambassades et du ministère des Affaires étrangères du Japon. Notons que cette opération survient après la défaite de la RPC face au pays du Soleil levant, lors de la coupe asiatique de football, événement phare dans l’émergence en Chine d’un sentiment antijaponais. En 2006, le système du Navy War College, à Newport aux États-Unis, a été infiltré avant que ne soient piratés ceux des ministères de la Défense français et allemand. Démentant toute responsabilité de son gouvernement, le Premier Ministre Wen Jiabao a cependant présenté ses excuses à la Chancelière Angela Merkel, le 27 août 2007.
Cadrage théorique
La cybercriminalité. Il s’agit d’infractions pénales telles que des fraudes, des violations de la propriété intellectuelle et de la confidentialité, perpétrées au moyen d’outils informatiques, en particulier par le biais d’Internet. À travers ce concept, apparaissent aussi bien les enjeux posés par les nouvelles technologies que par la révolution des aptitudes citoyennes et par les mobilisations en réseau. La cybercriminalité laisse ainsi transparaître différentes contestations des monopoles étatiques, notamment celui de la maîtrise du territoire et de la sécurité. Au-delà de l’ordre public, les gouvernements sont parfois obligés de négocier avec des acteurs non-conventionnels, capables d’exercer un impact sur les structures des savoirs et de production. L’espionnage industriel accompli par des moyens informatiques figure, à ce titre, parmi les cyber-crimes.
Décloisonnement des sphères publiques et privées. Déjà mise en évidence par Norbert Elias, l’évolution des pratiques macrosociales ne semble pas sans liens avec celle des comportements microsociaux. L’accélération de la mondialisation, processus globalisant, consolide la circulation des conduites entre acteurs hétérogènes. Plus qu’une interaction entre ces deux sphères, on observe actuellement un remodelage de l’ordre international dominé auparavant par les États avec des entités capables de concurrencer, voire d’égaler, les autorités nationales.
Analyse
Souhaitant préserver ses monopoles régaliens, le gouvernement chinois tente d’encadrer le développement d’un activisme émergent, associé aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC). À cette fin, il intègre dans son combat des citoyens compétents en la matière. L’APL (L’Armée Populaire de Libération) a investi dans ce domaine et consacre aujourd’hui tout un département au cyberespace. Des milliers d’ingénieurs sont ainsi recrutés comme soldats du Net. Les sphères civile et étatique s’imbriquent alors et – grâce à cette évolution technocratique – offrent à Pékin l’opportunité d’entreprendre une ouverture démocratique par le haut. Toutefois, troubler cette distinction fondamentale rend plus difficile – en cas de cybercriminalité – l’incrimination des autorités chinoises par d’autres pays ; l’État pouvant toujours arguer d’un vide juridique et prétexter de son impuissance face aux entités privées pour s’exonérer de toute responsabilité.
Le contrôle de ces flux immatériels et décentralisés ainsi que l’élaboration de mesures judiciaires se révèlent être aussi complexes à l’échelle internationale qu’au plan interne car les jeunes générations, aspirant à davantage de liberté, explorent les possibilités offertes par la toile et forcent le pouvoir à adopter un nouveau mode de régulation politique. Désormais, le gouvernement ne peut plus prétendre maîtriser totalement l’émission d’informations et se voit par exemple concurrencé par le journalisme citoyen. La réponse sécuritaire démontre, quant à elle, son inefficacité dans un monde globalisé ; la tentative des dirigeants chinois d’instaurer un logiciel de filtrage des sites Internet – le Barrage vert – sur les ordinateurs particuliers s’étant soldée par un échec. L’inadéquation de ces dispositifs se confirme bien davantage encore sur la scène transnationale. À présent, les collectifs formés sur le Web, qu’ils soient légaux ou illégaux, parviennent à faire entendre leurs revendications dans l’espace public et à accéder directement à l’arène mondiale. La distinction entre le local, le national et l’international apparaît désuète et laisse entrevoir un univers glocalisé.
Les opérations orchestrées sur le net requièrent de hautes compétences techniques mais restent peu coûteuses et dotées d’un fort impact médiatique. Elles sont loin d’être réservées aux acteurs de la société civile qui contestent les actions officielles ; les opérateurs économiques, les administrations publiques et même les organisations illicites y recourent aussi. Ces luttes en réseau s’instaurent entre des entités de nature et de capacités similaires tout autant qu’asymétriques. À cet égard, mentionnons l’exemple de Sony dont le réseau a été piraté une semaine après les courriers électroniques de Google. Le brouillage de la frontière entre les individus et l’État s’étend donc aux différents champs dans lesquels ce dernier avait réussi jusque-là à bâtir ses monopoles, abolissant le système hiérarchique dominé par les autorités publiques.
Si la cybercriminalité revêt certaines caractéristiques propres au terrorisme – attaque-surprise, cible symbolique, médiatisation et objectif politique –, les événements passés prouvent que les acteurs étatiques ne sont pas uniquement des cibles. Ils peuvent aussi reprendre à leur compte cet instrument de combat informel avec l’objectif d’acquérir des renseignements, de manipuler l’information ou de dégrader les systèmes de transmission de données. Or, le procédé utilisé et l’entité atteinte contiennent déjà en eux-mêmes un message. Dans le cas présent, la violation de la messagerie Gmail de dissidents chinois et de responsables américains n’est pas anodine. Rappelons en l’occurrence le différend commercial ayant déjà eu lieu en 2010 entre la Chine et Google. Cette firme, accusant les autorités chinoises d’opérer d’importantes censures, décida de transférer son réseau à Hong Kong. Par ailleurs, cette infraction et atteinte à la confidentialité s’inscrit dans un contexte de tensions financières entre Pékin et Washington. En effet, la RPC a annoncé au mois de mars la vente de 9,2 milliards de dollars de bons du Trésor américain. Indirectement, cette transaction traduit une contestation de l’hégémonie monétaire des États-Unis dont la crédibilité est d’ores et déjà atteinte par une dette publique colossale. Depuis les attentats du World Trade Center en septembre 2001, les autorités américaines ont adopté une attitude répressive et mènent une lutte active contre ce type d’actions. Cependant, l’hétérogénéité des acteurs impliqués et la fluidité de leur mobilisation questionnent l’adéquation du cadre étatique, voire interétatique, pour enrayer ces menaces. De plus, le refus des gouvernements a fait échouer l’instauration d’une cyber-police mondiale dès lors que la création de celle-ci supposait un abandon de pouvoirs au profit d’instances supraétatiques. Enfin, les cyber-attaques perpétrées par d’autres États que la Maison Blanche a tenu à vivement condamner, met en évidence la stigmatisation de procédés favorisant l’entrisme des acteurs non-étatiques, déstabilisateurs de l’ordre westphalien.
Références
Arquilla John, Ronfeldt David, Networks and Netwars. The Future of Terror, Crime and Militancy, Santa Monica, Rand Corporation Publishing, 2001. par la Maison Blanche
Douzet Frédérick, « Les Frontières chinoises de l’Internet », Hérodote, 125, (2), 2007, pp.127-142.
Mar 18, 2010 | Chine, Droits de l'homme, Industrie numérique, Passage au crible
Par Alexandre Bohas
Passage au crible n°18

source : Pixabay
La Compagnie Google a annoncé en janvier 2010 qu’elle cessait de censurer ses propres contenus comme elle l’avait accepté jusque-là, à la demande du gouvernement chinois. Mais engagée dans une épreuve de force, elle risque à présent de devoir renoncer à ce marché.
> Rappel historique
> Cadrage théorique
> Analyse
> Références
Rappel historique
Les industries de l’informatique et des télécommunications sont conduites à collaborer avec les pouvoirs publics qui souhaitent obtenir des renseignements sur les agissements illégaux perpétrés sur la toile. Or, contrairement à des concurrents tels que Yahoo !, l’entreprise Google s’est toujours montrée très réticente à livrer de telles informations. Elle a même refusé de coopérer avec le Ministère américain de la Justice concernant des cas de pornographie. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’observateurs ont été surpris que ses dirigeants acceptent en 2006 les restrictions imposées par Pékin. Dernièrement, elle a toutefois décidé de ne plus s’y soumettre.
Il faut savoir que le secteur de l’Internet croît en Chine à un rythme annuel de 40% et rassemble désormais 340 millions d’usagers, au point de devenir le premier marché mondial. En réaction à ce développement exceptionnel, le régime communiste a mis en place – à l’image de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran –, des instruments juridiques et policiers destinés à le contrôler. Pas moins de 30 000 personnes vérifient ainsi l’application des 60 règlements qui composent la législation en la matière ; le dispositif bouclier doré bloquant les sites indésirables depuis 1998. À cet égard, une équipe de chercheurs d’Harvard en a dénombré 18 931 inaccessibles pour raison politique. Par ailleurs, les autorités poursuivent dans ces domaines un protectionnisme dissimulé. En effet, à l’instar d’autres investisseurs étrangers, Google a régulièrement subi des cyber-attaques visant ses systèmes informatiques et a dû faire face à des accusations infondées suivant lesquelles ce moteur de recherche favoriserait la diffusion de contenus pornographiques.
Cadrage théorique
1. La contestation hégémonique du soft power américain. En censurant massivement l’accès et l’expression numériques, le gouvernement chinois souhaite sélectionner les manières de vivre et les représentations collectives que les firmes multinationales diffusent. En l’espèce, ces savoirs engendrent des enjeux de pouvoir dont Joseph Nye a sous-estimé l’étendue en les regroupant sous le terme de soft power. Façonnant les sociétés étrangères, ils restent au contraire à l’origine du pouvoir structurel des États-Unis. Cette dimension culturelle permet d’expliquer les tensions actuelles entre Google et la Chine, contrairement aux théories classiques – d’un Robert Gilpin, John Mearsheimer ou Robert Keohane par exemple – qui limitent leurs analyses aux questions économico-militaires.
2. La pluralisation politico-économique de la sphère internationale. Loin de réduire ce conflit à des relations interétatiques, il convient ainsi d’analyser l’enchevêtrement des affaires du monde dans toute leur complexité : a) dans le cadre des rapports États/firmes tel que l’a initié Susan Strange ; b) en envisageant la pluralisation des activités économiques, culturelles et politiques comme Philip Cerny s’y est employé. Conséquence de la mondialisation, cette dernière mène à l’édification d’une scène mondiale traversée par une diversité croissante d’acteurs aux discours différenciés, voire opposés. On comprend mieux de la sorte que les objectifs de rentabilité et de prédominance commerciale puissent conduire Google à mobiliser l’opinion publique sur des idéaux politiques.
Analyse
Le gouvernement chinois considère l’Internet comme un média dangereux car il fonctionne, à l’échelle mondiale, de manière réticulaire et sans autorité déterminée. Formant un lieu d’expression politique, il s’établit de facto comme un espace public non contrôlé et potentiellement dangereux pour le pouvoir en place. En revanche, comme moyen de communication, il recèle aussi dans le même temps quantités de renseignements sur les opposants au parti communiste. Rappelons cependant qu’en tant que moteur de recherche et fournisseur de services sur la toile, Google fonde son succès commercial sur la confiance que les utilisateurs lui accordent et sur la capacité que la firme détient de leur procurer des informations de tous ordres. Par ailleurs, une culture anglo-saxonne, fondée sur le respect des libertés individuelles, inspire son fonctionnement car chaque individu peut librement communiquer, agir et échanger avec quiconque. Pour les dirigeants, l’appropriation de cet outil par les Chinois pourrait par conséquent susciter des comportements subversifs, propres à développer la libre parole et à déstabiliser le régime. Autant d’éléments qui apparaissent difficilement conciliables avec le caractère autoritaire de la République populaire.
En outre, les actions restrictives des pouvoirs publics mettent en lumière une contestation profonde du système international dominé par les États-Unis. En effet, la RPC (République Populaire de Chine) s’affirme comme un rising challenger (une puissance émergente), pour reprendre l’expression de Robert Gilpin utilisée dans son analyse des conflits hégémoniques. Grâce à sa prospérité, elle se dresse en effet comme un modèle original de développement capitaliste. Alors que Washington célèbre une société libérale de marché, fondée sur la propriété privée et les droits individuels, l’Empire du milieu propose, quant à lui, une organisation sociale très hiérarchisée et autoritaire où l’État occupe un rôle essentiel. Certes, ce dernier s’est adapté à un capitalisme mondialisé, mais il continue néanmoins de rejeter résolument les évolutions socio-politiques de type occidental.
Ce nouvel incident entre le pouvoir central et Google intervient dans une configuration économique où la Compagnie se trouve largement distancée par son concurrent Baidu car avec ses 600 millions de dollars de revenus par an, l’opérateur américain ne détient que 31% des parts de marché. Quant à son rival chinois, il atteint au contraire 63%, développant ses revenus au rythme de 39% par an. Le retard de la firme américaine apparaît donc considérable. Aussi dans un tel contexte, sa décision de ne plus censurer ses contenus lui confère-t-elle à la fois une immense légitimité et un vaste capital médiatique, tout en se dressant en défenseur des internautes et de leurs libertés. À cet acquis symbolique, s’ajoute également un avantage concurrentiel puisque les informations censurées se trouvent uniquement sur son site, ce qui ne manquera pas à l’avenir d’augmenter le recours à son moteur de recherche. Finalement, cette épreuve de force montre combien les droits de l’information et les libertés publiques sont instrumentalisés par un acteur non étatique dans le cadre d’une configuration État-firmes.
Quelle que soit l’issue de ce conflit, les tensions observées apportent d’ores et déjà un démenti aux thèses évolutionnistes – relevant d’une logique de transition démocratique – qui croient percevoir dans l’ouverture de l’économie chinoise un premier pas vers une démocratisation de son régime. Au contraire, la RPC prône un autre modèle sociopolitique que celui de l’Occident, ce qui en fait un réel challenger de la prépondérance américaine.
Références
Gilpin Robert, War and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.
Bohas Alexandre, « The Paradox of Anti-Americanism: Reflection on the Shallow Concept of Soft Power », Global Society, 20 (4), oct. 2006, pp. 395-414.
Cerny Philip G., Rethinking World Politics: A Theory of Transnational Neopluralism, Oxford, Oxford University Press, 2010.
Damm Jens, Thomas Simona (Eds.), Chinese Cyberspaces: Technological Changes and Political Effects, London, Routledge, 2006.
Hughes Christopher, Wacker Gudrun (Eds.), China and the Internet: Politics of the Digital Leap Forward, London, Routledge, 2003.
Nye Joseph, The Powers to lead, Oxford, Oxford University Press, 2008.
Strange Susan, Stopford John, Rival States, Rival Firms: Competition for World Market Shares, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
Zittrain Jonathan, Edelman Benjamin, « Empirical Analysis of Internet Filtering in China, Harvard Law School, 20 March 2003, disponible sur l’adresse internet : http://cyber.law.harvard.edu/filtering/china/