PAC 91 – L’insuffisance de l’exception culturelle face à la marchandisation mondiale Les négociations transatlantiques sur un futur accord de libre-échange

Par Alexandre Bohas

Passage au crible n°91

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Les débats transatlantiques en vue d’obtenir un accord de libre-échange ont été marqués au printemps 2013 par un nouveau blocage intervenu dans le domaine culturel. Dernièrement, une nouvelle épreuve de force s’est déroulée durant les premiers pourparlers portant sur le projet de libre-commerce entre l’Europe et l’Amérique. Sur l’insistance d’États comme la France, une restriction au laisser-faire, laissez-passer a été finalement une nouvelle fois reconnue.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

La revendication d’une spécificité commerciale trouve ses origines, en France, dans la contestation que les accords Blum-Byrnes ont provoquée lors de leur signature en 1946. Conclus entre Paris et Washington, ils entérinaient la fin des politiques hexagonales de soutien cinématographique en échange de l’aide américaine prévue dans le cadre de la reconstruction d’après-guerre. Dans les années quatre-vingt-dix, ce sujet de discorde transatlantique a connu plusieurs rebondissements à l’occasion de l’Uruguay Round et de l’AMI (Accord Multilatéral d’Investissement). Ces tensions signalent deux conceptions opposées du cinéma : l’une qui envisage ce dernier uniquement comme entertainment, l’autre pour laquelle il s’inscrit pleinement dans le champ artistique.

Ces oppositions ont mené à la formation d’une coalition transnationale en faveur de la diversité culturelle, coalition qui regroupe aussi bien des États – tels que la France ou le Canada – que des acteurs non-étatiques comme les représentants des filières audiovisuelles. Son action s’est d’abord concentrée sur la reconnaissance d’un régime dérogatoire à celui de l’Organisation Mondiale du Commerce, qui autorise les systèmes publics de quotas et de financement dans les secteurs de l’image. Ensuite, elle s’est attachée à graver ce principe dans le droit international, avec la signature de la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle en 2002 puis de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en 2005.

Cadrage théorique

Une mondialisation du culturel contestée. Si la globalisation est désormais comprise comme un processus économique, social et politique, son impact sur les habitus et les comportements reste minoré, voire ignoré, par un matérialisme latent. Il demeure en particulier souvent sous-estimé en raison des réceptions différenciées (Liebes, Katz), de la prépondérance attribuée à la communauté nationale (Smith) et de la puissance négligée des narrations économico-culturelles. De surcroît, ce renforcement de l’interconnexion culturelle, généré par les transformations structurelles de la sphère mondiale, se traduit de manière discontinue dans des pratiques, des idéologies communes et, pour certains, l’émergence encore fragile d’un sentiment d’appartenance au même monde (Robertson, Beck).

Une souveraineté dans la structure des savoirs. Etablie par les légistes médiévaux comme le pouvoir en dernier ressort, « la puissance absolue d’une République » (Bodin), la souveraineté constitue un des fondements de la théorie réaliste (Morgenthau) car elle distingue l’État comme unité de base de la scène internationale. Niant les rapports de pouvoir transnationaux qui traversent les frontières et unissent de manière inégale les sociétés (Emmanuel et Wallerstein), elle légitime la politique des États visant à préserver une autonomie culturelle qui est, de nos jours, ébranlée par la mondialisation (Laroche, Bohas).

Analyse

Le mouvement de l’exception culturelle se fonde sur une revendication de trois ordres : culturel, politique et économique. Tout d’abord, il vise à sauvegarder les identités de chaque peuple face aux bouleversements qu’entraîne la compression du monde. Il semble impérieux que les valeurs et les normes des individus soient conservées. Parallèlement, de nombreux pays considèrent que la préservation identitaire passe par le maintien d’un foyer de création tant dans les beaux-arts, la littérature que l’audiovisuel. Or, en cas de libéralisation des échanges, ce dernier serait encore plus menacé par la suprématie capitalistique d’Hollywood. Ensuite, sur le plan politique, comme l’exprimait en pleine négociation de l’Uruguay Round (Gdansk, novembre 1993), le président français de l’époque, François Mitterrand : « ce qui est en jeu, c’est l’identité culturelle de nos nations, c’est le droit pour chaque peuple à sa culture ». Enfin, les secteurs de l’image et leurs dérivés constituent les vecteurs d’économies-monde matérielles et idéologiques. Autrement dit, ils exercent une emprise de type civilisationnel en façonnant des modes de vie.

Cependant, cette seule exception demeure-t-elle suffisante pour préserver la cohésion de communautés imaginées ? En effet, si elle permet à des filières nationales de survivre, elle ne favorise nullement l’essor d’une diversité. Force est de constater qu’un nombre croissant d’œuvres nationales se trouvent dépourvues de public, tandis que les professionnels peinent à les financer. À l’inverse, les seuls contenus à être diffusés à travers l’Europe restent ceux des majors hollywoodiennes dont les imaginaires y demeurent très valorisés. Par conséquent, ils constituent les seuls dénominateurs communs du Vieux continent. Ne faudrait-il pas plutôt encourager davantage la circulation intra-européenne des longs métrages dans les salles de projection comme sur le petit écran ?

Plus largement, comme l’ont mis en lumière les penseurs postmodernes, le culturel imprègne la société de consommation par des imageries et des symboliques collectives qui proviennent des studios américains. Par ailleurs, les technologies de l’information et de la communication, cruciales pour la diffusion des savoirs, sont dominées par les produits et innovations californiens qui véhiculent des schèmes de pensée et des concepts idéologiquement situés et à prétention universelle. Dans ces conditions faut-il se cantonner aux seuls films pour maintenir des capacités autonomes de production et de distribution ? Alors que des régimes inadaptés de quotas et de restrictions aux frontières condamneraient les économies européennes au déclin et à la marginalisation, ces domaines constituent autant de champs où les initiatives de l’Union, fondées sur des grandes firmes, des centres de recherche et des collectivités territoriales, gardent toute leur place. Soulignons combien la diversité culturelle ne peut se concevoir uniquement dans la sphère audiovisuelle. Elle doit résulter également d’un cadre politique, social et économique de type multipolaire où les pays émergents et développés, prendraient part, grâce à leur rayonnement, à la définition des savoirs mondiaux.

Il apparaît que l’exception culturelle au libre-échange reste finalement un principe aussi fondamental qu’insuffisant pour maintenir la diversité culturelle car les biens culturels relèvent de secteurs diversifiés dans lesquels les opérateurs n’ont plus guère de prise.

Références

Arrighi Emmanuel, L’Échange inégal, Paris, Maspéro, 1969.
Bauer Anne, « Libre-échange : l’exception culturelle sauvegardée », Les Échos, 15 juin 2013.
Beck Ulrich, Cosmopolitan Vision, Cambridge, Polity Press, 2006.
Laroche Josepha, Bohas Alexandre, Canal+ et les majors américaines. Une vision désenchantée du cinema-monde, 2e éd., Paris, L’Harmattan, 2008.
Morgenthau Hans, Politics Among Nations. The Struggle for Power and Peace, New York, McGraw-Hill, 1948.
Robertson Roland, Globalization : Social Theory and Global Culture, London, Sage, 1992.
Smith Anthony, Nations and Nationalism in a Global Era, Cambridge, Polity Press, 1995.
Wallerstein Immanuel, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-monde, Paris, La Découverte, 2006.

PAC 90 – Volkswagen ou le triomphe du Made in Germany La permanence paradoxale des identités nationales dans la mondialisation

Par Alexandre Bohas

Passage au crible n°90

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Par son expansion continue et ses résultats exceptionnels, le groupe Volkswagen fait figure d’exception dans le secteur occidental de l’automobile qui traverse une crise sans précédent. En outre, il symbolise la puissance de l’industrie allemande autant qu’il bénéficie de la réputation de cette dernière. Aussi apparaît-il crucial de mettre en exergue les schèmes de pensée natio-centrés dans les économies mondialisées.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Fondée en 1936, cette entreprise ne prend son essor qu’après-guerre à la faveur du succès de la Coccinelle qui reste pendant longtemps le seul modèle fabriqué. À partir des années 70, elle engage une diversification de sa production avec la Golf, la Polo et la Passat qui se sont établies aujourd’hui en référence au sein de leurs segments respectifs.

En soixante ans, elle est parvenue à la troisième place du palmarès des constructeurs mondiaux — derrière Toyota et General Motors — avec un chiffre d’affaires de 192,7 milliards d’euros en 2012 et un bénéfice net de 21,7 milliards. Elle détient un portefeuille de marques prestigieuses telles qu’Audi, Porsche, Bugatti et Bentley ce qui permet à ses ventes annuelles de s’élever à 9 millions d’automobiles dont 7,4 signées VW 1. Elle s’est implantée en Amérique latine et en Asie, notamment en Chine où ses parts de marché avoisinent les 21% 2, tandis qu’elle s’est même imposée dans le pré carré des géants américains, aux États-Unis. De manière parallèle, ses modes de production se sont mondialisés, comptant 100 sites de fabrication dans 27 pays. L’objectif de la compagnie implantée à Wolfsburg consiste, à présent, à vendre en 2018, 10 millions de véhicules afin de devenir numéro 1 mondial.

Cadrage théorique

L’hystérésis de représentations natio-centrées. Défini par Pierre Bourdieu comme « la rémanence […] des cas où les dispositions fonctionnent à contretemps et où les pratiques sont manifestement inadaptées aux conditions présentes » 3, cet effet renvoie à la persistance de savoirs nationaux comme matrice d’appréciation et de perception. Ils sont dépassés par l’existence de dynamiques transnationales qui ébranlent l’approche classique de nations autonomes et particulières. Tenant compte de l’inertie de ces consciences, les firmes fondent leur force sur ces conceptions obsolètes alors qu’elles ont adopté des modèles globalisés de conception, de production et de distribution. Il s’agira donc d’observer les pratiques anomiques qui résultent de cette inadaptation.

L’avènement du « capitalisme artiste » 4. Dans la lignée des penseurs postmodernistes, de nombreux auteurs ont mis en lumière l’intégration des logiques économiques et artistiques sous l’effet d’une consommation de biens et de services empreints de dimensions créatives et narratives. Ce phénomène correspond aux attentes d’acheteurs avides d’« esthétisation de la vie quotidienne » . Ainsi convient-il de prendre en considération cette dimension nouvelle des sociétés contemporaines, sans pour autant porter un jugement systématiquement négatif.

Analyse

Le maintien de références nationales pour désigner des productions élaborées et fabriquées sur le plan mondial peut susciter l’étonnement, d’autant plus qu’elles sont entretenues à travers les politiques de marketing des firmes multinationales. Depuis quelques années, la marque Volkswagen a choisi pour signature internationale « Das Auto »– comme si l’origine allemande pour ces biens restait gage de qualité – tandis qu’elle se réfère directement au prestige de la technologie germanique (die deutsche Qualität). Sa stratégie apparaît particulièrement emblématique de l’élaboration de référents sectoriels. Elle résulte d’une politique conservatrice en matière de design et de naming en vue de l’édification de modèles-phares, tandis qu’elle veille à se distinguer par une sobriété des formes et une réputation de fiabilité soigneusement préservée. À titre illustratif, la légendaire Golf n’a que lentement évolué sur ces plans depuis les années soixante-dix tandis qu’elle a parallèlement adopté un positionnement haut de gamme marqué par l’intégration de nouvelles technologies et un souci quasi obsessionnel du détail de conception.

À la fin du siècle dernier, le label Made in Germany a été apposé sur les produits venus d’Allemagne par les autorités britanniques. Comptant sur le réflexe patriotique de la population, ces dernières escomptaient une baisse de ces importations. Il n’en fut rien. Cet étiquetage est devenu pour les consommateurs un repère et une raison supplémentaire de se les procurer. De manière analogue, le Made in France reste la plus haute distinction dans les domaines de la grande cuisine, du luxe et de la haute couture. En termes économiques, ces symboliques se traduisent par un surcroît de valeur et donc de profits, tandis qu’elles pèsent considérablement sur l’acte d’achat. Ainsi démontrent-elles un avantage compétitif d’ordre purement culturel.

Observons que, dans leurs secteurs respectifs, ces discours nationaux parviennent à une reconnaissance mondiale à l’heure postmoderne où les dimensions culturelles, sociales et symboliques deviennent clés pour se démarquer, dans des marchés saturés. De manière paradoxale, les automobiles les plus populaires du groupe Volkswagen se caractérisent par des prix élevés et une identité germanique fortement affirmée. À l’inverse, Seat et Skoda, récentes acquisitions de la firme établie à Wolfsburg, et le reste des constructeurs occidentaux subissent de plein fou une crise et une banalisation accrue : étant dépourvus d’imaginaires attractifs, ils entrent en rivalité avec les productions à bas coût provenant de pays émergents.

Enfin, cette rémanence natio-centrée, atavisme d’une époque révolue, contribue à expliquer les phénomènes contemporains d’anomie. Leur permanence engendre des comportements inadaptés à une réalité économique et sociale en mutation qui transforme les modes de vie et de production. Ainsi permettent-ils de comprendre les résistances face à la résolution des questions environnementales, l’échec de la Commission européenne à faire prévaloir l’intérêt général de l’Union ou bien encore l’accroissement des tensions identitaires entre communautés « sous la pression irrésistible d’une planète qui se resserre ».

Retenons l’attractivité continue des biens allemands qui repose, à l’échelle mondiale, sur la résilience et le développement de représentations et de symboliques. Ces dernières résultent de schèmes profonds de perception, d’appréciation et d’action inadaptés à la sphère mondiale. Hérités d’une histoire longue, ils se révèlent peu en accord avec un monde en transformation.

Références

Bourdieu Pierre, Le Sens pratique, Paris, Éditions de minuit, 1980, pp. 104-105.
DeJean Joan, The Essence of Style. How the French Invented High Fashion, Fine Food, Chic Cafés, Style, Sophistication and Glamour, New York, Free Press, 2006.
Duval Guillaume, Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, Paris, Seuil, 2013.
Featherstone Mike, Consumer Culture and Postmodernism, Londres, Sage, 1991, p. 71.
Laroche Josepha, La Brutalisation du monde. Du retrait des États à la décivilisation, Montréal, Liber, 2012.
« Le Grand Bond en avant de Volkswagen et ses résultats vertigineux », Le Point.fr, 14 mars 2013.
Lipovestky Gilles, Serroy Jean, L’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard, 2013.
Normand Jean-Michel, « Les vaches sacrées se portent bien », Le Monde, 15 fév. 2013.
Volkswagen A.G., Experience D[r]iversity, Rapport annuel 2012, disponible sur le site web suivant : www.volkswagenag.com.

1 . Volkswagen A.G., Experience D[r]iversity, Rapport annuel 2012, disponible sur le site web : www.volkswagenag.com, p. 105.
2 . Ibid., p. 125.
3 . Cf., Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Éditions de minuit, 1980, pp. 104-105.
4 . Cf., Gilles Lipovestky, Jean Serroy, L’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard, 2013, p. 37 sq.
5 . Mike Featherstone, Consumer Culture and Postmodernism, Londres, Sage, 1991, p. 71.

PAC 81 – La mondialisation américaine d’Internet L’échec du sommet mondial de Dubaï sur les télécommunications

Par Alexandre Bohas

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La conférence de l’UIT (Union Internationale des Télécommunications) qui s’est terminée à Dubaï en décembre 2012 par un désaccord entre ses États-membres, concernait le type de régulation destiné à internet. Or, ce manque de consensus s’avère pourtant décisif pour l’avenir du secteur lui-même tandis qu’il révèle des antagonismes de puissances et de visions du monde.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Depuis la fin du XIXe siècle, l’UIT régule la télégraphie, la téléphonie et la radiophonie, en particulier à travers l’attribution des fréquences radiophoniques. Placée sous le contrôle des Nations Unies après la Seconde Guerre mondiale, elle est encore souvent considérée comme spécialisée et technique. Cependant, cette conception a été remise en cause, dans les années soixante-dix, par les tenants du Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Télécommunication qui en ont souligné les dimensions politiques.

Bien qu’internet se soit développé hors de l’organisation, il appartient aux domaines des technologies de l’information et de la communication. Il est géré par une organisation à but non-lucratif basée en Californie, l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers). Celle-ci prend en charge, d’une part, le système des noms de domaine et, d’autre part, la coordination des actions en faveur de la sécurité, de la stabilité et de l’unité au sein de cet espace virtuel. Ses fonctions lui confèrent une influence considérable avec l’introduction de ce média dans l’ensemble des sphères sociales, économiques et politiques. C’est pourquoi la Chine, la Russie et l’Arabie Saoudite ont souhaité l’intégrer au régime de l’UIT malgré l’opposition des nations occidentales. Pour justifier leur décision, ils ont invoqué « le droit pour chaque gouvernement de gérer les codes, adresses, noms et identifications internet »1. À la suite du vote de cette proposition par une majorité d’États, 55 pays conduits par les États-Unis ont refusé de signer tout traité comprenant un tel élargissement de compétences qui menacerait, selon eux, le modèle de gouvernance et l’unicité d’internet.

Cadrage théorique

Le système international comme « bloc historique ». D’après la perspective holiste de Gramsci, la sphère mondiale serait marquée par la domination de coalitions hégémoniques, dotées d’assises économiques, sociales, institutionnelles et idéologiques (Robert Cox et Stephen Gill). Ce faisant, les États ne constitueraient que des superstructures hétérogènes, enjeux de luttes, alors que les intérêts, organisations et groupes transnationaux engendreraient la structuration globale. Ce paradigme revêt l’avantage de chercher à identifier les changements de système, tout en échappant au travers stato-centriste.

Les gouvernances mondiales au service de la prépondérance américaine. La mondialisation favorise l’essor des « processus et institutions formels et informels par lesquels des règles sont créées, leur respect obtenu et des biens accordés dans la poursuite d’objectifs collectifs »2. Les acteurs non-étatiques s’y trouvent pleinement reconnus au détriment des gouvernements qui perdent leur statut privilégié. Ces types de régulations politiques hybrides entérinent donc les nouveaux rapports de force, en même temps qu’ils renforcent une configuration de l’international favorable aux États-Unis.

Analyse

Les conflits portant sur internet mettent en lumière l’ampleur des bouleversements provoqués par ce média dans les pays en développement. Fruit d’une technologie et de découvertes occidentales, son usage implique des valeurs telles que la liberté d’expression et l’égalité entre utilisateurs ainsi que des interdépendances et des solidarités transnationales. En outre, ses contenus accessibles partout dans le monde projettent des idéologies, des représentations spécifiques ainsi que des manières de vivre. À cet égard, ses dimensions socioculturelles sont transmises dans le reste du monde à mesure qu’il se déploie. D’où la méfiance, voire l’opposition, des élites gouvernantes dont les régimes se trouvent en contradiction avec les messages délivrés sur la toile. Cette dernière sape en effet les fondements de leurs pouvoirs en les frappant d’illégitimité et en permettant des moyens d’action décuplés aux skilled individuals. On se souvient que par ce concept, James Rosenau a voulu souligner les capacités et les ressources accrues des individus sur la scène globale.

Par ailleurs, cette opposition à l’édification d’un espace numérique rend compte d’une réaction des États-nations contre la prolifération de foyers transnationaux de gouvernance où ils se trouvent dépassés par des acteurs et processus non-étatiques. Par rapport à une organisation internationale, ces instances favorisent implicitement les sociétés civiles. À titre d’exemple, la direction de l’ICANN se compose d’un conseil de 16 membres qui représentent les milieux informatiques, les communautés régionales d’internautes, et les entreprises de l’e-business, notamment à travers le Generic Names Supporting Organization et l’At-Large Advisory Committee ; alors que les États n’y sont associés qu’à titre consultatif, grâce au Governement Advisory Committee. Présents, ils demeurent donc sans statut privilégié. Autant dire qu’ils sont contournés par cette organisation qui entretient directement des liens avec des membres des sociétés civiles – spécialistes techniques, militants, internautes et opérateurs économiques – grâce à des rencontres régulières et une participation au sein de ses organes de nomination et de décision.

Ajoutons que les structures étatiques de type autoritaire demeurent structurellement faibles dans ces configurations en raison des contraintes qu’elles imposent à leurs groupes sociaux. En cela, la gouvernance mondiale favorise la prépondérance américaine qui se caractérise par le dynamisme et la diversité de sa société. Ce mode de régulation lui assure une prépondérance de fait face à la montée de puissances étatiques, qui sont portées par des hommes forts, une croissance à marche forcée et des fonds souverains. Il contribue par conséquent institutionnellement au « bloc historique » américain. En dénonçant l’accord de Dubaï, les États-Unis se font les porte-parole des intérêts économiques de l’Occident dont les technologies de l’information et de la communication constituent le fer de lance. De plus, le libre exercice d’internet renforce les avantages concurrentiels de ses grandes compagnies qui sont déjà pleinement développées. Enfin, en défendant internet, elle s’assure du soutien des opinions occidentales, des militants des libertés, mais aussi des internautes silencieux des pays en développement. Ainsi gagne-t-elle un assentiment implicite de type hégémonique, qui concourt à l’expansion de son système international.

Cette étude nous conduit à rattacher l’évolution des institutions internationales à la structuration de la sphère mondiale. Seule une perspective systémique permet d’identifier ces liens, ce qui rend possible une politisation de ces transformations gouvernementales, réputées fonctionnelles.

Références

Cox Robert W., Sinclair Timothy J., Approaches to World Order, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
Garber Megan, « How the UN’s ‘Game-Changing’ Internet Treaty Failed », Atlantic online, 14 Dec. 2012.
Gill Stephen, Gramsci, Historical Materialism and International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
« Global Internet Diplomacy », The New York Times, 14 Dec. 2012.
IUT, Final Acts. Conference on International Telecommunications, 3-14 Dec. 2012, disponible à la page web : www.itu.int/en/wcit-12.
ICANN, Nominative Committee. Final Report, 2012, disponible à la page: http://nomcom.icann.org.
Kelley Lee, Global Telecommunications Regulation: A Political Economy Perspective, London, Pinter, 1996.
Koppell Jonathan, « Internet Corporation for Assigned Names and Numbers », in: Held David, Hale Thomas, The Handbook of Transnational Governance : Institutions and Innovations, Cambridge, Polity Press, 2011, pp. 176-182.
Rosenau James N., Turbulence in World Politics: a Theory of Change and Continuity, Princeton, Princeton University Press, 1990.
« UN Telecom Treaty Approved Against U.S. Web-Censorship Concerns », The Washington Post, 13 Dec. 2012.

1. Garber Megan, « How the UN’s ‘Game-Changing’ Internet Treaty Failed », Atlantic online, 14 Dec. 2012.

2. David Held, Thomas Hale, The Handbook of Transnational Governance: Institutions and Innovations, Cambridge, Polity Press, 2011, p. 12.

The Paradox of Anti-americanism: Reflection on the Shallow Concept of Soft Power

Par Alexandre Bohas

Published in Global Society review

Abstract

This article deals with the seeming paradox of a lasting American power and a global anti-americanism, which brings into question the relevance of the concept of soft power. Indeed, discontent over the current hegemon does not affect the consumption of its goods and the diffusion of its symbols. The contradiction results from the state-centric perspective of traditional scholars which do not shed light on the diverse aspects of American supremacy. In addition, Nye’s notion of soft power does not stress the shaping of foreign societies by non-state actors and thus their important role in American predominance. As a consequence, the concept of soft power will be revised in order to reduce its ‘shallowness’ and highlight the constraining aspect of today’s prominent power.

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PAC 74 – L’exceptionnalité des biens culturels La destruction des mausolées de Tombouctou

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Par Alexandre Bohas

Passage au crible n°74

Le saccage des mausolées musulmans perpétré au Mali en 2012 par des extrémistes religieux a soulevé une consternation d’ampleur mondiale. Après cette unanimité non suivie d’effet, il importe d’examiner la spécificité des biens communs d’ordre culturel qui exige une gouvernance renouvelée.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique

Le 4 mai 2012 les tombes de Tombouctou – classées par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité – sont détruites par des islamistes qui jugent les cultes de saints musulmans contraires à l’islam fondamentaliste dont ils se réclament. Ces exactions se sont poursuivies malgré la déclaration de ces monuments comme sites en péril et la condamnation de ces actes par de nombreux pays et organisations internationales telles que l’UNESCO ou la Cour Pénale Internationale.

Rappelons que le Nord Mali, comprenant les villes de Gao, Tombouctou et Kidal, est occupé depuis plusieurs mois par des bandes armées, qui sont entrées en rébellion le 17 janvier 2012. Ces dernières se composaient d’une alliance hétéroclite de mouvements islamiques, tels qu’Ansar Eddine, AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique), et le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest), ainsi que des touaregs du MNLA (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad), évincés de cette coalition peu après.

Pour réaliser leur conquête territoriale, les rebelles se sont appuyés sur les revendications particularistes des populations autochtones et les revenus du commerce illicite combinés au vide étatique dans la région et au chaos régnant en Libye. Ils ont ensuite pu rapidement progresser grâce à la désorganisation et aux mutineries au sein des forces gouvernementales de Bamako.

Cadrage théorique

La particularité de certains biens communs (global commons). Contrairement aux biens publics mondiaux, ils peuvent faire l’objet de rivalités et se caractérisent par leur non-exclusivité. Avec le processus de globalisation, ils recouvrent de plus en plus de domaines dont celui du culturel où ils sont doublement menacés. Tout d’abord, ils subissent des comportements de « passager clandestin» (Mancur Olson) et des logiques sous-optimales d’intérêts propres (Garrett Hardin). Comme témoignage d’une diversité culturelle et manifestation d’une communauté universelle en devenir, ils symbolisent une vision du monde que ne partagent pas nombre d’acteurs économiques, sociaux et religieux et auxquels ceux-ci s’opposent.

L’inadéquation des institutions à l’heure post-westphalienne. Les organisations internationales se trouvent obsolètes à l’heure « post-westphalienne » (Richard Falk). Le processus de mondialisation qui ébranle actuellement le système étatique établi par les traités de Westphalie (1648), entraîne une compression de l’espace-temps (David Harvey), une interconnexion toujours plus accrue (David Held), une dissémination de l’autorité (Susan Strange) en même temps qu’une pluralisation des sphères et des acteurs mondiaux (Philip Cerny). La prépondérance de violences non-étatiques et identitaires ainsi que l’émergence de territoires échappant à toute structure politique témoignent de l’incapacité interétatique à résoudre les problématiques mondiales. Autant dire qu’elle rend caduques l’ensemble des instances fondées sur les États souverains.

Analyse

Présupposant l’existence d’une proto-communauté d’ordre planétaire, les théoriciens des Relations Internationales ont envisagé de manière formelle des mécanismes institutionnels et juridiques en vue d’une gouvernance globale (David Held). À cet égard, les biens communs de type culturel renvoient à la définition substantielle de cette dernière. Aussi, la Convention pour la protection du patrimoine mondial, adoptée le 16 novembre 1972 sous l’égide de l’UNESCO, reconnaît-elle « l’intérêt exceptionnel qui nécessite la préservation [de certains biens] en tant qu’élément du patrimoine mondial de l’humanité tout entière [et] l’importance que présente, pour tous les peuples du monde, la sauvegarde de ces biens uniques et irremplaçables à quelque peuple qu’ils appartiennent »1. En mars 2012, ont été décomptés 189 Etats l’ayant ratifiée ainsi que 774 artefacts classés dans cette liste. Le Comité ad hoc mentionne dans sa Stratégie Globale qu’il souhaite un classement reflétant davantage « la diversité des trésors culturels […] de notre monde […] reconnaisse et protège les sites qui sont des preuves exceptionnelles des interactions […] entre les êtres humains, de la coexistence culturelle, de la spiritualité et de l’expression créatrice »2. Ainsi, cette politique patrimoniale induit-elle une reconnaissance de valeurs universelles et d’un bien commun à l’échelle humaine. Cependant, les transformations intégratrices s’accompagnent d’une fragmentation qui provoque le retour de logiques manichéennes et de crispations identitaires et religieuses. La folie destructrice manifestée à Tombouctou, « la ville des 333 saints », en donne une illustration.

Chargés d’« assurer l’identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel et naturel », les États occupent un rôle central pour traiter de questions pleinement mondiales3. Cette vision stato-centrée se fonde sur l’hypothèse réaliste qu’ils demeurent capables et légitimes pour résoudre ces enjeux. Or, de nos jours, ce cadre théorique apparaît dépassé tant la dimension non-étatique des relations internationales a été mise en évidence. En l’occurrence, le failed State malien se trouve emblématique de territoires où une myriade de réseaux incontrôlables de tous ordres, économiques, criminels et religieux reste enchevêtrée dans des commerces de marchandises licites et illicites, de contrebandes, et de migrations clandestines.

Nous constatons par conséquent le relatif échec des interventions étatiques. En effet, les alertes de l’UNESCO sur la dégradation de certains monuments se multiplient tandis que les mobilisations contre la destruction imminente de sites demeurent vaines. Outre le cas du Mali, citons les bouddhas de Bamiyan détruits en Afghanistan par les talibans en mars 2001. Ajoutons qu’à l’avenir ces difficultés ne peuvent que s’aggraver en raison des carences gouvernementales et de l’exacerbation des identités que provoque la mondialisation. Soulignons enfin combien manquent les instruments d’une gouvernance cosmopolitique pour parvenir à une classification consensuelle de ce patrimoine commun, à son appropriation planétaire et à sa promotion. Ne pouvant être laissées ni aux mécanismes marchands, ni aux organisations intergouvernementales, sa définition et sa préservation constituent aujourd’hui un défi car la portée symbolique et l’impact sur les savoirs de cette reconnaissance se heurtent à des conceptions anti-universalistes relayées par des institutions archaïques.

Références

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« Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine – Les crises malienne et soudanaise préoccupent », All Africa, 18 juillet 2012.
Cerny Philip, Rethinking World Politics: A Theory of Transnational Neopluralism, Oxford, Oxford University Press, 2010.
Falk Richard, « Revisiting Westphalia, Discovering Post-Westphalia », The Journal of Ethics, 6 (4), Dec. 2002, pp. 311-352.
Grégoire Emmanuel, Bourgeot André, « Désordre, pouvoirs et recompositions territoriales au Sahara », Hérodote, (142), mars 2011, pp. 3-11.
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« La folie destructrice d’Ansar Dine », Al-Ahram Hebdo ,19 juillet 2012.
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Olson Mancur, La Logique de l’action collective, [1965], trad., Paris, PUF, 2001.
Rémy Jean-Philippe, « Mali : La Route de Tombouctou passe par Bamako », Le Monde, 17 juillet 2012.
Strange Susan, The Retreat of the State: the Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
UNESCO, Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel, Adoptée par la Conférence générale à sa 17e session à Paris le 16 novembre 1972, consultable à l’adresse suivante http://whc.unesco.org/.
UNESCO, Stratégie Globale, 1994, consultable à la page web : http://whc.unesco.org/fr/strategieglobale

1. UNESCO, Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel, Adoptée par la Conférence générale à sa 17e session à Paris le 16 novembre 1972, consultable à l’adresse suivante http://whc.unesco.org/,p. 1.
2. UNESCO, Stratégie Globale, 1994, consultable à la page web : http://whc.unesco.org/fr/strategieglobale.
3. UNESCO, Convention, op. cit., p. 3.