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PAC 166 – Honorer l’ensemble des sciences sociales Richard Thaler, prix Nobel d’économie

Par Josepha Laroche
Passage au crible n° 166

Source : pixabay

Le 9 octobre 2017, l’économiste américain Richard Thaler a reçu « le prix Nobel de la Banque de Suède en sciences économiques attribué en mémoire d’Alfred Nobel ». Ce théoricien a été ainsi honoré pour ses travaux en finance comportementale. Ses recherches ont plus particulièrement porté sur les mécanismes psychologiques et sociaux à l’œuvre chez les consommateurs et les investisseurs. Il a montré qu’ils étaient souvent, contre toute attente, loin de toute logique et de toute rationalité. Mobilisant pour ce faire l’apport de la psychologie et de la sociologie, le chercheur a souligné les « biais cognitifs » qui accompagnent les décisions de ces acteurs.

Rappel historique
Cadrage théorique
Analyse
Références

Rappel historique
Dans son testament établi à Paris le 27 novembre 1895, Alfred Nobel a jeté les bases d’un système international de gratifications qui visait à préserver la paix mondiale. Institué pour la première fois en 1901, ce dispositif comprenait initialement cinq prix qui avaient pour objet de récompenser une œuvre dans les domaines suivants : chimie, littérature, physique, physiologie-médecine et paix. Devant la limitation des récompenses à ces seuls secteurs, il est apparu d’emblée que les mathématiques faisaient l’objet d’un ostracisme difficilement justifiable. À l’époque, les mathématiciens expliquèrent cette absence par les relations désastreuses opposant Alfred Nobel au mathématicien suédois Gosta Mittag-Leffler. Selon eux, le philanthrope aurait exclu leur science pour que son rival ne soit jamais en mesure d’être récompensé. En fait, il semblerait plutôt qu’aux yeux de l’industriel suédois, cette science ne permettait pas d’applications concrètes qui pourraient être rapidement profitables à l’humanité.
Pour répondre à cette préoccupation tout en honorant la mémoire du donateur, la banque de Suède a décidé en 1968 – à l’occasion de son tricentenaire – de créer le prix d’économie. Ce dernier est désormais décerné depuis 1969 dans les mêmes conditions d’attribution et de récompense que les autres prix. Cependant, il apparaît encore aujourd’hui comme une institution singulière dans la mesure où c’est le seul Nobel qui consacre une science sociale. Il représente même la seule récompense internationalement déterminante pour cette discipline. Outre la volonté de compléter les dispositions testamentaires en comblant une lacune importante, on notera le souci de vouloir l’élever au même rang que celles qui avaient été distinguées personnellement par le mécène. Mais pourquoi avoir voulu ainsi rehausser le prestige de la science économique sur le plan international ?
Au cours des années soixante qui se sont caractérisées par une forte croissance économique, ce choix a entériné la reconnaissance de deux attributs singuliers : consacrer une rigoureuse mathématisation associée à une utilité sociale immédiate. Le choix de Ragnar Frisch et Jan Tinbergen (1969), fondateurs de l’économétrie, a bien traduit ce parti pris, comme plus tard dans la même spécialité ceux de Trygve Haavelmo (1989), James Heckman et Daniel McFadden (2000).
Choisir de distinguer et promouvoir ce savoir académique témoignait par ailleurs d’une vision optimiste du social. Désormais investie du pouvoir de prendre directement part à la décision politique, la science économique semblait ainsi susceptible de profiter à « l’humanité tout entière », et par conséquent en mesure de réaliser les vœux que le magnat avait explicitement formulés. Cette position a été illustrée par le profil même de certains lauréats, tels Friedrich von Hayek (1974), Herbert Simon (1978) et James Buchanan (1986) qui se sont toujours définis comme étant dans le même temps des sociologues et des économistes. Pour leur part, les théoriciens des jeux Reinhard Selten, John Harsanyi, John Forbes Nash (1994), Robert Aumann (2005) ou bien encore Roger Myerson, Leonid Hurwicz et Eric Maskin (2007) ont couvert des domaines très différents, tels que la philosophie politique et morale ou bien encore les mathématiques. Quant à Thomas C. Schelling (2005), il s’est rendu mondialement célèbre pour avoir appliqué la théorie économique à l’analyse de la politique étrangère et de la stratégie nucléaire. À ce titre, il occupe aujourd’hui une place éminente parmi les politistes. De la même façon, Daniel Kahneman et Vernon L. Smith (2002) ont associé leurs travaux d’économie à la psychologie pour le premier et au droit pour le second. Quant à Robert Shiller (2013), il a lui aussi été honoré pour ses recherches sur la « finance comportementale », tandis qu’Angus Deaton (2015) l’a été pour son analyste de la consommation et du bien-être. Autant de lauréats qui inscrivent leurs œuvres dans une acception très englobante de leur discipline.
Naturellement, cette large diversification des objets d’étude traduit une incontestable prétention hégémonique de la science économique. Mais l’apparition d’un prix Nobel qui lui soit dédié peut plus encore s’analyser comme la volonté de récompenser l’ensemble des sciences sociales.

Cadrage théorique
1. Une politique d’attribution globalisante. La décision du comité Nobel confirme une orientation doctrinale amorcée voici déjà plusieurs années. Celle-ci vise à s’éloigner résolument d’une vision économiciste et réductrice pour privilégier au contraire une approche qui fasse la part belle à l’interdisciplinarité et à la complémentarité entre toutes les sciences sociales.
2. La rationalité limitée de l’homo economicus. Cette posture épistémologique conduit à remettre en cause et à questionner la sacro-sainte rationalité que l’on prête aux acteurs sociaux, lorsqu’ils se font décideurs. Elle permet en revanche d’accorder une attention particulière aux erreurs économiques et d’en expliciter les causes psychiques.

Analyse
Cette année, parmi les favoris pressentis pour le Nobel d’économie, figurait notamment la Française Esther Duflo pour ses recherches sur l’économie de développement. Le nom de Paul Roomer était également évoqué pour ses travaux portant sur la connaissance définie comme une ressource génératrice de croissance économique. Enfin, de nombreux observateurs considéraient que les études relatives aux conséquences économiques du réchauffement climatique pourraient se trouver distinguer. Or, il n’en a rien été et l’Académie leur a préféré Richard H. Thaler. Diplômé de l’université de Rochester (États-Unis) et professeur à l’université de Chicago, ce dernier a montré comment certaines caractéristiques humaines, telles les limites de la rationalité ou bien les préférences sociales « affectent systématiquement les décisions individuelles et les orientations des marchés », a souligné le Secrétaire général de l’Académie royale des sciences. Il a ensuite rappelé que l’économiste américain a forgé le concept de « comptabilité mentale » qui permet de comprendre la façon dont les individus « simplifient la prise de décision en matière financière en créant des cases séparées dans leur tête, en se concentrant sur l’impact de chaque décision individuelle plutôt que sur l’effet global ». Enfin, il a ajouté que le théoricien a aussi révélé « combien l’aversion aux pertes peut expliquer pourquoi les individus accordent une plus grande valeur à une chose s’ils la possèdent que s’ils ne la possèdent pas », un phénomène qualifié par lui d’« aversion à la dépossession ».
Nous sommes donc bien loin en l’occurrence de la microéconomie qui était encore récompensée l’an dernier avec l’Américano-Britannique Oliver Hart et le Finlandais Bengt Holmström, tous deux gratifiés pour leurs travaux sur « la théorie des contrats ». En effet cette année, le comité Nobel rompt avec une vision qui a très longtemps fait la part belle à la domination d’un certain économicisme. Un économicisme triomphant qui postule l’existence d’un homo economicus à la rationalité sans failles. Or, en pointant des formes systématiques d’incohérence présentes dans nos comportements, Thaler démontre que les acteurs sociaux agissent fréquemment contre leurs propres intérêts. Ce faisant, il souligne également la nécessité de faire appel à d’autres disciplines que la science économique pour expliciter cette complexité humaine. En d’autres termes, avec ce prix d’économie 2017, la doxa Nobel confirme une ligne doctrinale façonnée au fil du temps et qui vise à distinguer l’ensemble des sciences sociales au travers du seul prix d’économie.

Références

Colliard Jean-Edouard, Emmeline Travers, Les Prix Nobel d’économie, Paris, La Découverte, 2009.
Laroche Josepha, Les Prix Nobel. Sociologie d’une élite transnationale, Montréal, Liber, 2012.
Roux Dominique, Soulié Daniel, Les Prix Nobel de Sciences économiques, Paris, Economica, 1991.